Le Cantique des quantiques de Lucie Prod’homme, ou l’amour du sonore
Dans ce nouveau disque paru chez Motus, la compositrice Lucie Prod’homme explore toute une palette de sons, du plus tonitruant au plus imperceptible, du plus synthétique au plus organique. Cette traversée poétique de la matière ne va jamais vers l’outrance et la saturation mais se concentre plus volontiers sur l’infime et son infinie richesse.
« Espèce de gros son » (2017) débute par une succession de grands chocs, des coups de grosse caisse synthétique, ouvrant une étude sur le beat. Ces kicks sont les battements caractéristiques tantôt rageurs, tantôt feutrés, qui animent les dance floors et leurs « musiques pulsées », comme Lucie Prod’homme les qualifie dans sa notice. Au fil de cet exercice de variations sur le « boum-boum », la compositrice n’hésite pas à démultiplier les coups, à déborder et saturer la pulsation, mais elle quitte vite la continuité et toute velléité de transe pour se plonger dans l’archéologie d’un beat, comme pour explorer son souvenir, sourd et lointain, et se rapprocher lentement du battement d’un cœur, le premier beat que nous entendons dans notre existence.
Lorsque deux sons dont les hauteurs respectives sont très proches vibrent ensemble, notre perception donne lieu au phénomène des battements, plus rapides lorsque les fréquences sonores se rapprochent, plus lents lorsqu’elles s’éloignent (la fréquence du battement est celle du mince intervalle qui sépare les deux sons, soit quelques hertz / battements par seconde). Cette singularité qu’offre notre oreille, fin outil d’analyse des hauteurs, sert autant à accorder les instruments à cordes qu’à renforcer l’expressivité de certaines notes dans un solo de guitare saturé. Ces battements se déploient tout au long du « Cantique des quantiques » dans un jeu d’une grande subtilité, mobiles, discrets ou intenses, du lisse au vibrato, à l’itératif, voire au granuleux, en vagues successives, comme une métaphore des vibrations amoureuses. Convaincante étreinte des sons, brûlante de passion fusionnelle !
Il y a encore le paysage sonore faussement campagnard de « Bercé·e d’illusions », peuplé de sons apparemment animaliers, où la compositrice se fait faussaire d’insectes. Ce prélude apaisant permet de se préparer à l’appréhension des pièces finales, « Étude à la transparence », « Souffle » et « Sur un fil », qui reposent toutes trois sur l’infime. Après les sons cristallins de la première, notre coup de cœur va à la physicalité tactile et au caractère extatique de « Souffle ». Sur le cycle d’inspirations et d’expirations continues, la musique se fait parfaitement organique. « Sur un fil » explore la trame continue de la résonance d’une corde à partir du choc initial d’un pizzicato. Tremblements de l’archet, variations de pression, harmoniques et vibrations sympathiques structurent cette pièce – parfaitement filiforme, cela va sans dire, sur un sol. Comme elle avait travaillé avec finesse sur les couleurs du silence dans son précédent album, Lucie Prod’homme poursuit sa quête du presque rien et de l’insaisissable du son. Une nouvelle leçon de son, magistrale.










