En première mondiale au disque, Morgiane, ou le Sultan d’Ispahan d’Edmond Dédé
Les effectifs cumulés d’Opera Lafayette d’OperaCréole font découvrir Morgiane, ou le Sultan d’Ispahan d’Edmond Dédé, entre music-hall et opéra-comique français.

L’intérêt de cette publication saute aux yeux. Morgiane, ou le Sultan d’Ispahan est le premier opéra à avoir été écrit par un compositeur américain de couleur noire. Daté de 1887, l’ouvrage – en français – n’a cependant jamais été représenté du vivant du compositeur, et c’est à l’issue de sa création à l’Université du Maryland, lors de la saison 2024-2025, que vit le jour le présent enregistrement.
Edmond Dédé, peu connu aujourd’hui, était issu d’une famille d’origine antillaise, né libre à La Nouvelle Orléans. Il fit le choix vers l’âge de 30 ans, afin d’échapper aux préjugés racistes ambiants dans le Sud des États-Unis, de s’installer en France, où après un passage à Paris il travailla à Bordeaux dans divers établissements comme violoniste, chef d’orchestre et compositeur. Il se réinstallera à Paris en 1893, où il s’éteindra en 1901. On lui connaît un certain nombre de partitions publiées, mais c’est seulement en 2011 que l’on découvrit, dans les collections de la Houghton Library de Harvard, le manuscrit de Morgiane.
L’écoute de la partition révèle de nombreuses qualités marquantes, notamment des signes de l’expérience de Dédé au sein du music-hall, audibles par ses facilités à créer des rythmes de danse et des mélodies faciles et enlevées, mais également une connaissance certaine des codes du grand opéra français que l’on décèle par des ensembles savamment construits et par une orchestration luxuriante, riche en parties instrumentales obligées. Le livret de Louis Brunet n’est pas d’une folle originalité dans son évocation d’une histoire très invraisemblable, plus ou moins inspirée du récit d’Ali-Baba et des quarante voleurs. Mais c’est surtout la pauvreté poétique du texte, avec ses rimes convenues et ses formulations datées, qui constitue le maillon faible d’un opéra d’un compositeur maîtrisant parfaitement les ficelles et les usages de son métier.
Une distribution de premier plan, telle qu’aurait su certainement la réunir la Fondation Palazzetto Bru Zane, aurait sans aucun doute permis de convaincre davantage de la solidité de l’œuvre. Ici, force est de constater que les chanteurs rassemblés pour l’événement sont d’un niveau globalement moyen, en dépit du caractère exceptionnel du projet et de l’adhésion sincère de la plupart des interprètes. Le ténor Chauncey Packer, en raison d’une émission engorgée, donne ainsi trop souvent l’impression d’être au bord de l’étranglement pour être crédible dans le rôle du jeune premier Ali. De même l’émission excessivement trémulante, pour le rôle du sultan, de la basse Kenneth Kellogg, crée un portrait de vieux barbon à la limite de la caricature. Plus appropriée est la prestation en Hagi Hassan du baryton Joshua Conyers, dans un rôle particulièrement ingrat ; le personnage découvre à la fin de l’ouvrage que sa fille n’est pas sa fille et que son épouse a été autrefois une des concubines du sultan. Chez les deux dames, on aurait préféré davantage de contraste entre le soprano d’Amine et celui de sa mère Morgiane. Les chanteuses Nicole Cabell et Mary Elizabeth Williams possèdent toutes deux un instrument puissant et charnu, mais leur diction est souvent pâteuse et leur émission manque globalement de subtilité pour rendre leur rôle intéressant. Dommage que les portraits vocaux des différents protagonistes n’aient pas été davantage caractérisés. On aura que des louanges en revanche pour les choristes de l’ensemble OperaCréole ainsi que pour les instrumentistes d’Opera Lafayette, placés sous la direction de Patrick Dupre Quigley. Le dynamisme de leur interprétation, la virtuosité instrumentale de l’orchestre et l’enthousiasme qui émane de leur lecture emportent l’adhésion.













