Ouverture du festival Salon-de-Provence par le pianiste Frank Braley
Pour son concert d’ouverture donné dans la merveilleuse Abbaye de Sainte-Croix, le Festival de Salon a accuelli le pianiste Frank Braley dans un récital intitulé Do it again Frank !
Le programme de ce concert est construit comme un miroir entre l’Europe et les États-Unis, la musique savante et les musiques populaires américaines dont le jazz. Avec un tel fil conducteur, les six Préludes de Debussy des Livres I et II constituent une entame de choix d’autant que son écriture innovante a été une influence majeure pour les autres compositeurs joués. Le jeu précis du pianiste fait vivre avec contraste et spontanéité chaque microcosme et creuse la matière sans jamais l’alourdir. Sous ses doigts, le réalisme sonore s’illustre à travers chaque climat évocateur, qu’il s’agisse d’un monument en Espagne (La Puerta del Vino et son rythme obsédant de habanera), l’esquisse mélancolique d’une vision automnale, un discours satirique ou encore un personnage dépeint avec humour. C’est ici le cas du jongleur dans le Général Lavine-eccentric dont le piquant côté rythmique et les sonorités de jazz band nous conduisent naturellement vers la musique de George Gershwin.
Nous retrouvons ce répertoire qu’affectionne particulièrement Frank Braley, lui qui joue la musique de Gershwin depuis ses débuts. La proximité et l’échange avec le public font partie intégrante de sa vie de concertiste et il n’hésite pas à prendre plusieurs fois la parole pour donner des clefs sur l’écoute et le contexte historique des pièces jouées. Nous entendons plusieurs Songs parmi les plus connues dont les thèmes sont tirés des musicals. Les trois premiers titres se succèdent et le toucher du pianiste nous permet d’apprécier un swing sensible grâce à une expression « relâchée » et un sens du rythme tout en fluidité.
Ces morceaux encadrent le Ragtime composé par Hindemith et extrait de la Suite 1922. Frank Braley suit le célèbre mode d’emploi laissé par le compositeur exploitant parfaitement les capacités percussives de l’instrument. À nouveau, trois Songs de la même veine que les précédentes sont jouées dont The Man I love, affectueusement nostalgique. En l’espace de quelques secondes, l’atmosphère devient intimiste.
Puis, nouveau changement d’ambiance avec le Piano-Rag-Music de Stravinsky. Le pianiste évoque une nature morte cubiste plus sophistiquée lorsqu’il s’adresse au public. De retour au clavier, il ne ménage pas ses effets dans cette œuvre chaotique (lignes heurtées, accords violents) dont l’écriture semble quasi improvisée en fin de morceau.
The Serpent’s Kiss, extrait du Garden of Eden de William Bolcom, vient enfin clore de façon enthousiasmante ce récital. Cette pièce mêle un cadre traditionnel du ragtime avec un développement thématique dans un style romantique tardif semblable à Franz Liszt. Contrairement à un ragtime classique, le tempo bouge constamment comme l’expression musicale et les textures, créant de grands contrastes d’une section à l’autre. La dynamique change rapidement, parfois sans crescendo progressif et decrescendo. Le pianiste séduit par son jeu félin et flexible et fait ressortir avec fougue les parties où le tempo s’emballe et la pièce semble dérailler. À plusieurs reprises, il use d’un claquement de langue, puis frappe directement le cadre de l’instrument pour obtenir un effet percussif. Ovationné par le public, Frank Braley offre en bis le 3e Prélude de Debussy dans une version subtilement colorée qui prolonge davantage le voyage musical.
Crédits photographiques : © Warner Classics
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