Thielemann et les Viennois somptueux dans Schoenberg et Richard Strauss
Si l'Orchestre philharmonique de Vienne n'a pas de chef titulaire, il a néanmoins des maestros avec lesquels une formidable complicité s'est développée. Nul aujourd'hui n'obtient autant des Viennois que Thielemann surtout quand il les dirige dans son répertoire de prédilection, le post-romantisme de Schoenberg et Richard Strauss.
Un précédent DVD de cette série montrait récemment les Viennois s'aventurer précautionneusement dans l'univers peu familier de Carl Nielsen sous la houlette expérimentée et bienveillante de Herbert Blomstedt. Cette fois, les 18 et 19 février 2023, le programme donné sous la baguette de Christian Thielemann sonne à l'inverse comme une apothéose du grand style symphonique viennois. La Nuit transfigurée, dans sa version élargie en 1943 au grand ensemble de cordes, y compris huit contrebasses, sonne comme dans la descendance directe de Tristan, sensuelle et tourmentée, d'un post-romantisme hyper-expressif très éloigné du style futur de Schoenberg.
Dirigeant par cœur ce répertoire que l'orchestre et lui connaissent intimement, Thielemann à qui l'on doit de magnifiques Gurre-Lieder à Dresde (Profil, Clef d'or ResMusica) exalte le lyrisme exacerbé de ce véritable poème symphonique pour cordes. L'orchestre, comme d'habitude, le suit avec une véritable dévotion. Les regards admiratifs sinon subjugués de Rainer Honeck, le Konzertmeister préféré de Thielemann, vers le chef berlinois parlent d'eux-même.
Mais ce n'est qu'un hors- d'œuvre avant la monumentale Symphonie des Alpes de Strauss, un autre « must » du maestro. L'immense effectif requis par Strauss occupe toute la scène du Musikverein, sans compter les cuivres en coulisse. Dirigeant à nouveau par cœur, Thielemann maîtrise admirablement le flot du lyrisme torrentiel du dernier poème symphonique de Strauss (le titre de symphonie est en fait trompeur). Les passages les plus monumentaux comme la formidable Arrivée au sommet ou l'Orage font trembler les murs du Musikverein, mais les épisodes plus délicats (l'orchestre se réduit même fugitivement à un simple quatuor à cordes) mettent en valeur les musiciens solistes, notamment les bois, tous admirables. Le meilleur orchestre du monde dans ce répertoire placé sous la direction de son chef de prédilection s'approche de la perfection lorsqu'il joue cette musique. Après l'épilogue apaisé de cette course en montagne illustrée, les hurlements d'admiration du public tout comme les sourires du chef et des musiciens confirment leur sentiment que cette interprétation a atteint un moment d'exception.
On n'a pas le souvenir dans une discographie désormais copieuse d'avoir jamais entendu une aussi prenante et somptueuse lecture de ces deux oeuvres depuis le disque historique de Karajan à Berlin (DG). Ce n'est pas un hasard si Thielemann a, en ces concerts de février 2023, repris un programme fétiche du maître.












