Petit dictionnaire Schoenberg : F comme …
F comme Famille.
Famille
L'Empire austro-hongrois s'enfonçait profondément au dix-neuvième siècle dans la monde slave, dans des territoires tels la Bohême-Moravie ou la Slovaquie. Dans ces contrées, aux divers groupes ethniques séparés par des langues ou dialectes différents, de nombreuses minorités juives avaient été assimilées sans pour autant renoncer à leurs propres cultures et traditions. C'est au sein d'une de celles-ci installée à Szécsény, en actuelle Hongrie mais à la frontière slovaque, et à faible distance de Bratislava, que naquit le 20 septembre 1838 Samuel Schoenberg. Celui-ci qui quitta le pays natal pour Vienne à l'aube de ses quatorze ans, y développa une activité de commerces de chaussures, et y mourut le 1er janvier 1891 de complications grippales. Il avait trente-deux ans lorsqu'il épousa Pauline Nachod, née à Prague le 7 avril 1848 au sein d'une famille patricienne juive installée depuis des générations dans la future capitale tchèque, mais ayant elle aussi émigré récemment à Vienne. Une femme qui, semble-t-il, avait des dispositions certaines envers l'art musical.
De cette union naquirent quatre enfants : Adele Feigele (1872-1874), morte en bas âge d'une méningite ; ensuite Arnold bien entendu (1874-1951) ; puis Ottilie (1876-1954) – laquelle épousera tout d'abord le directeur de banque Emil Kramer, frère de Leopold Kramer, futur directeur du Nouveau Théâtre allemand de Prague, et en secondes noces l'écrivain Oskar Blumauer connu sous le nom d'Oskar Felix comme auteur de nombreux livrets d'opérettes et de pièces de théâtre ; et enfin Heinrich (1882-1941), cruellement assassiné à Salzbourg dans le cadre des épurations ethniques nazies préalables à la « Solution finale ». Une photo de 1879 miraculeusement conservée nous montre les deux enfants ainés ayant survécu, en habits de fête auprès de leur mère potelée : on reconnaît à la gauche Arnold, avec déjà ce sourire oblique et cette moue ironique et moqueuse qui le caractérisera adulte.
Si le père Samuel, tout comme l'oncle Fritz Nachod, féru de culture française – il appelait son neveu Arnaud ! – se montrèrent peu pratiquants, progressistes, libres penseurs idéalistes, la mère Pauline, croyante fervente, tenait aux traditions judaïques les plus ancestrales. On peut aisément imaginer les conversations animées qui devaient se dérouler au foyer, et ainsi s'explique aussi peut-être cette ambiguïté toute schoenbergienne entre modernité et conservatisme par ce double héritage parental.
On sait aussi que dans ce monde assez clos, le futur compositeur tomba, adolescent, fou amoureux de sa cousine Johanna Malvina Goldschmied-Nachod, comme en témoignent les lettres et poèmes qui nous sont parvenus. Il s'y déclara alors « incroyant » tout en trouvant en la Bible une source de morale de Vie. A noter que par le biais de cette cousine, une branche de la famille s'établit au Brésil ; dans son actuelle descendance figure, à deux générations d'écart, le chef d'orchestre John Neschling.
Revenons au compositeur et à son propre destin de chef de famille. Force est de constater qu'il choisit plus tard ses deux épouses dans le cercle réduit de ses proches amis et/ou collaborateurs musiciens.
Arnold épousa en 1901, et en premières noces Mathilde (1877-1823) sœur cadette de son mentor intime, le grand compositeur et chef d'orchestre Alexander von Zemlinsky (1871-1942). Deux enfants sont issus issus de cette première union. En premier Gertrude « Trudi » (1902-1947), qui épousera Felix Greissle (1894-1982), un élève paternel durant la période de viennoise et qui , comme interprète et chef d'orchestre, sera un ardent défenseur du maître. Puis Georg ( 1906-1974), lequel semble avoir eu beaucoup de problèmes d'insertion socio-professionnelle mais aura un comportement héroïque à la fin du second conflit mondial : il sauvera face aux avancées soviétiques les habitants de Mödling par négociation directe, concitoyens qui l'avaient d'ailleurs protégé durant tout le conflit au vu de ses origines juives.
Vers 1907-1908, le couple Schoenberg-Zemlinsky traversa une grave crise conjugale : il avait sympathisé peu avant avec un de ses voisins, le jeune peintre Richard Gerstl. Ce dernier s'éprit avec passion de Mathilde qui succomba à ses avances. Arnold découvrit la relation adultérine en été 1908. Ce fut une période de profonde remise en question au cour de laquelle seront composés une bonne part du Quatuor à cordes à n°2 et certaines des mélodies parmi les plus désespérées du Livre des jardins suspendus op.15. C'est également peu ou prou à cette époque et probablement encouragé par son rival, que Schoenberg commença à lui-même peindre ! Le couple décida finalement de rester ensemble pour sauvegarder l'avenir des enfants et grâce semble-t-il à l'entremise négociatrice et moralisatrice du disciple et ami Anton Webern. Gerstl, peintre génial mais maudit, précurseur de l'expressionnisme autrichien, mit ses menaces de suicide à exécution et se pendit devant son miroir le 4 novembre 1908 après avoir détruit plusieurs toiles et brûlé toute sa correspondance intime.
Le couple put retrouver un équilibre certain, Mathilde assurant l'entretien et la sauvegarde financière du ménage. Elle disparut brutalement d'une affection pulmonaire en 1923. Arnold en fut profondément affecté ce qui transparait par moment dans la Suite pour piano op.25, pourtant a priori plus abstraite car première œuvre assumant intégralement l'écriture à douze sons.
Néanmoins, le maître devait assez rapidement se remarier le 28 août 1924 avec Gertrud Kolisch (1898-1967), sœur de son élève le violoniste Rudolf Kolisch (1896-1978), créateur avec sa formation des Quatuors n°3 et n°4 du maître, et bien plus tard, lors de l'exil américain, dédicataire du Quatuor n°6 Béla Bartók. Gertrud joua un rôle très stabilisateur au fil des vingt-sept années de vie commune, soutenant son mari dans toutes les épreuves, notamment liées à l'exil, aux difficultés d'emploi et donc financières, et s'avéra aussi une muse inspiratrice et même à l'occasion librettiste sous le pseudonyme de Max Blonda, pour l'opéra presque bouffe Von Heute auf morgen op.32. Gertrud fit également beaucoup à la fois pour la sauvegarde post-mortem de toutes les archives de son mari (partiellement détruites lors des méga-feux à Los Angeles de janvier 2025) et pour la pérennité de son nom.
De cette seconde union sont nés trois enfants : Dorothéa « Nuria », née le 7 mai 1932 à Barcelone, où le couple se refaisait une santé loin des brumes berlinoises. Cette superbe jeune fille grandit dans l'exil, aux U.S.A, principalement à Los Angeles, dans la demeure de Brentwood Park. Elle rencontra en 1954 lors de la création hambourgeoise posthume de Moses und Aron, le compositeur italien Luigi Nono qu'elle épousa l'année suivante. Elle est toujours bien active, installée à Venise, à plus de quatre-vingt-dix printemps et préside aux destinées de l'Arnold-Schoenberg Center de Vienne et a fondé l'Archivio Luigi Nono sur la Giudecca à Venise. Elle a eu deux filles, Serena, née en 1964, artiste peintre et cinéaste installée à Londres, et son aînée Silvia, née en 1959, actrice traductrice et réalisatrice, et ancienne compagne du réalisateur Nanni Moretti.
Rudolf Ronald, dit « Ronny » Schoenberg, né le 26 mai 1937, qui a épousé Barbara Zeisl, fille d'un autre élève du maître, Eric Zeisl. Il est le père entre autres enfants, de l'avocat et généalogiste Eric Randol Schoenberg spécialisé dans les affaires juridiques liées à la récupération d'œuvres d'art en particulier spoliées en tant que « biens juifs » par le régime nazi durant la Shoah. Par exemple, il s'est occupé la restitution du portrait par Gustav Klimt d'Adèle Bloch-Bauer à la famille, histoire véridique qui sert de base de scénario au film la femme au tableau réalisé en 2015 par Simon Curtis.
Et enfin Lawrence « Larry » Schoenberg, mathématicien de haut vol, né le 27 janvier 1941 et ardent défenseur de l'héritage musicale et spirituel paternel.
Pour que le tableau domestique soit complet, il faudrait ajouter les nombreux compagnons à quatre pattes qui accompagnèrent tout au long de leur pérégrination la famille Schoenberg… Arnold nota dans un carnet scrupuleusement tous les patronymes de ses chiens – que cite Stuckenschmidt dans sa biographie – et la légende raconte que durant la première guerre mondiale où il fut réquisitionné, le soldat partageait sa maigre ration avec son compagnon canin d'infortune !








