La compositrice Chaya Czernowin, tête d’affiche des Wittener Tage 2026
Concentrés sur trois journées d'une belle vitalité, les Wittener Tage « pour la musique de chambre d'aujourd'hui », dressent un portrait de la compositrice israélienne Chaya Czernowin, en résidence durant cette édition 2026 du festival, et centre sa thématique sur la portée politique de l'acte de composer.

Née en Israël à la fin des années 1950 et vivant à Boston, Chaya Czernowin est une des compositrices majeures d'aujourd'hui, qui dit écrire de la musique depuis l'âge de 17 ans. Elle étudie à l'Université de Tel-Aviv avant de partir aux USA, à San Diego où elle suit l'enseignement de Brian Ferneyhough et Roger Reynolds. Cinq pièces de Czernowin, dont deux créations mondiales, sont à l'affiche de cette édition, attestant l'importance de la voix dans le travail de la compositrice.
Commande des Wittener Tage et de l'Ensemble hand werk, The Redheaded Man (L'homme roux) « … et puis j'ai réalisé que je suis le monde, mais le monde n'est pas moi. » (2026) est un théâtre musical dont la compositrice assure elle-même la mise en scène. Il convoque six personnages, ceux de l'Ensemble hand werk, une phalange allemande de type « Pierrot » fondée en 2011 qui entend placer son métier (Handwerk en allemand) ainsi que la qualité de l'interprétation au centre de son travail. Dans The Redheaded Man, ils sont tout à la fois instrumentistes (flûte, clarinette, violon, violoncelle, percussions et clavier) et comédiens, accompagnés d'une partie électronique. Théâtre de l'absurde, l'action scénique est tirée de l'ouvrage de l'écrivain russe Daniil Kharms, The Blue Notebook. Imprévisible, décousu et onirique, le propos est pour Czernowin une manière indirecte de répondre aux événements sanglants du 7 octobre 2023. Entre gestes instrumentaux, discours abscons, voix off et paysages sonores, les six performeurs très investis s'interrogent autant qu'ils nous donnent à penser, sons et mots tressés pour crier ensemble cette absurdité.
Concert lecture à la Saalbau de Witten

En alternance avec les deux pièces de ce concert monographique, Chaya Czernowin échange avec le musicologue Patrick Becker.
Shu hai practices javelin (1996-97) pour voix d'alto et électronique met sur le devant de la scène la contralto Noa Frenkel, confrontée à sa propre voix enregistrée qui lui fait écho. Le texte du poète israélien Zohar Eitan est ici déconstruit, haché, « mangé » par la chanteuse dont le micro capture les moindres actions sonores : « Je veux trouver ce qui est caché derrière la voix, je suis intéressée par toute la machine qui produit le son » confie la compositrice. La démarche n'est pas sans évoquer la Sequenza pour voix de Berio à travers l'exploration des différentes régions de l'appareil vocal engageant le corps et l'âme de la performeuse.

Joué par le Quatuor Diotima, son quatuor à cordes Ezov (Moss) a été créé par les Arditti lors de la Biennale 2024 de la Philharmonie de Paris. La compositrice est au bord de la dépression lorsqu'elle écrit sa pièce dont le titre, chargé de symboles, désigne une plante médicinale, peut-être à la source du réconfort. Czernowin travaille aux marges du son et des registres, dans la fluidité et la transparence des textures. La finesse et la sensibilité qui habitent le jeu des Diotima font merveille.
Le concert de clôture de la WDR

No ! A Lamant for the innocent, pour voix et orchestre, la première pièce écrite au lendemain du 7 octobre 2023, est un acte ouvertement politique né d'une émotion immédiate, « une protestation explicite, un pur cri de résistance », confie la compositrice. L'œuvre connait une nouvelle version, invitant la chanteuse et vocaliste éthiopienne Sofia Jernberg, micro à la main, au côté de l'orchestre de chambre de la WDR augmenté d'une partie électronique (technique Ircam). La soprano débute seule, émettant dans l'aigu une fréquence aussitôt relayée par les instruments qui en démultiplient l'impact sonore. Au cri de sidération répondent les commentaires musclés de l'orchestre et la présence récurrente du souffle/halètement amplifié par l'électronique – de la chanteuse comme celui des instrumentistes à vent ou encore de la peau frottée de la grosse caisse. Une autre voix enregistrée répond à celle de Jernberg dans l'ultime combat mené par la vocaliste et son double qui s'achève sur le ton de la lamentation.
Ainsi s'esquisse le portrait de la compositrice à travers une écriture ancrée dans le réel et la corporalité et dans l'espace émotif du son qui lui permet de tendre vers ce qu'elle ne comprend pas.
Deux œuvres complètent le concert du WDR Sinfonieorchester sous la conduite exemplaire de Yalda Zamani. Deux pièces pour orchestre et électronique titre le Norvégien Øyvind Torvund. Avec des glissades voluptueuses sur un la originel, le compositeur semble bien parodier la musique de Mahler qu'il rehausse d'une électronique scintillante qui en colore le propos. C'est davantage Bruckner qui est convoqué dans le second mouvement transcrit et enjolivé au gré de sa fantaisie. La réception du public est mitigée !
Ritual (2025) de Dai Fujikura est un hommage à Pierre Boulez (centenaire oblige) à qui le titre est emprunté. La texture est riche, l'écriture parfois solistique où le lyrisme affleure. Les sonorités du « WDR » sont somptueuses sous le geste aussi ferme que précis de Yalda Zamani que l'on a découverte en France dans la fosse du Châtelet (Hamlet / Fantômes) en octobre dernier.
Un trio de choc
Ils ont emprunté leur nom à une toile de Paul Klee. Encore peu connus en France, les musiciens du Trio Abstrakt (Salim(a) Javaid, saxophone, Marlies Debacker, piano et Alexandre Ferreira, percussions), poursuivent depuis huit ans l'objectif de faire résonner la musique de chambre d'aujourd'hui.

De l'Espagnol Alberto Posadas, Kintsukuroi (2025) donné en création allemande, fait référence à la technique japonaise qui consiste à réparer la porcelaine et la céramique cassées au moyen de laque saupoudrée de poudre d'or : une image fort inspirante où s'origine la pièce, longue autant qu'exigeante, faisant appel à nombre d'accessoires dans le set de percussions et de techniques de jeu étendues. Les saxophones (alto et soprano) ont une sourdine, le piano est souvent joué dans les cordes pour rejoindre les sonorités de la percussion, centrale, dont l'ingénierie méticuleuse et les pouvoirs irradiants engendrent de véritables trouvailles sonores.
Si Voltage (tension) de l'Allemand Günter Steinke, flux sonore immersif faisant appel à l'électronique, peine à maintenir la tension de l'écoute, Uher (Sombre en basque) de Ramon Lazkano retient toute notre attention. C'est une première exécution, semble-t-il, d'une pièce datant de 2013. La musique est intimiste, les trois instrumentistes étant placés au plus près pour tenter la relation « impossible » des univers sonores. L'écriture consiste dans cette recherche de sonorités fusionnelles, le marimba sonnant avec le piano, la cymbale prolongeant de ses résonances le râle doux du saxophone basse : un jeu de mixtures et d'hybridations mené très finement par les trois musiciens, qui sollicite l'écoute aiguë de l'auditeur.
Présence vocale
L'affiche est riche et exigeante pour le Basel Sinfonietta sous la direction de Titus Engel qui a investi le plateau du Theatersaal en soirée.

Amen Feizabadi est un compositeur, cinéaste et artiste multidisciplinaire iranien basé à Berlin. Ungezähmter Fluss (Rivière sauvage) pour voix et orchestre fait revenir sur scène l'alto généreux et suave de Noa Frenkel dont la voix se déploie dans tout son registre. Le texte provient des écrits très imagés d'un poète persan du XIIIe siècle : « Comment aurais-je pu savoir que cette passion me rendrait folle à ce point ; qu'elle transformerait mon cœur en fournaise et mes yeux en rivière ? ». La voix tendue s'inscrit sur les sonorités flamboyantes de l'orchestre ou chante seule, via des contrastes vertigineux. À la tête du Basel Sinfonietta, Titus Engel donne à l'écriture orchestrale toute son envergue et nous communique le souffle qui la traverse.
Venant des haut-parleurs, des voix susurrent sur les sonorités rampantes de l'orchestre dans The Unconscious is structured like a language de l'Israélien Yair Klartag qui s'intéresse aux manifestations de l'inconscient. Il donne à son orchestre une couleur singulière rehaussée de percussions métalliques avant de le faire « parler » en synchronie avec une voix off passée au vocoder. Virtuose, enlevée et pleine d'humour, la pièce relève d'un belle maîtrise orchestrale et d'un imaginaire sonore foisonnant.
La composition pour orchestre à cordes Seven valleys of love de Golfam Khayam est introduite par quelques mots de la compositrice iranienne absente, un court plaidoyer pour la paix dans le monde lu par un membre de l'équipe du festival. En sept mouvements, l'œuvre s'inspire de la Conférence des oiseaux du poète persan Fariduddin Attar. L'écriture balance entre modalité et profils mélodiques orientalisants, Khayam citant l'ancienne mélodie de « Deylaman » entendue au violoncelle solo. La ferveur se ressent sous les archets des musiciens, debout autour du chef, dont on apprécie la qualité et l'acuité du son.
Dans Zamān, pour orchestre et contralto, le compositeur italo-suisse Oscar Bianchi nous parle de temps (Zamān en persan), d'exil, d'expérience douloureuse de la vie, accueillant une seconde fois la chanteuse Noa Frenkel. Personnage central, la voix est une des couleurs de l'orchestre (souvent doublée par un ou plusieurs instruments) dont la ligne ciselée alterne mélodie infinie et figures ornementales. Au sein d'un orchestre foisonnant, sollicitant les cuivres graves et une percussion très active, l'envergure sonore de Noa Frenkel impressionne autant que son endurance vocale et la puissance expressive qu'elle dégage : à travers le propos qu'elle véhicule et le traitement du matériau, Zamān est sans aucun doute l'une des grandes œuvres emblématiques de cette édition 2026 du festival.
Emmenés par Patrick Hahn depuis 2024, les Wittener Tage für neue Kammer Musik passent entre les mains du nouveau directeur nommé en novembre 2025, Anselm Cybinski, en charge de la prochaine programmation.








