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Carmen par Rosemary Standley : une chanteuse en quête de personnages

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Besançon. Théâtre Ledoux. 3-III-2026. « Carmen. ». Texte : François Gremaud, d’après Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Musique : Luca Antignani, d’après Georges Bizet. Direction artistique, conception et mise en scène : François Gremaud. Création lumières : Stéphane Gattoni. Avec: Sara Zazo Romero, accordéon ; Cécile Perrard, harpe ; Irene Poma, flûte ; Sandra Borges Ariosa, violon. Interprète : Rosemary Standley

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Dans « Carmen. » écrit spécifiquement pour elle par François Gremaud, incarne la totalité des rôles de l'opéra le plus joué au monde au cours d'un(e) seule en scène d'un panache achevé.

François Gremaud, comédien et metteur en scène suisse, est également auteur. Son ahurissante Conférence de choses pour un homme seul (plus de huit heures d'horloge) coécrite avec Pierre Mifsud n'en finit pas de conquérir ses spectateurs. Cette « Carmen. »‘ (avec un point, on y reviendra) est le point final d'une trilogie de solos dédiées aux femmes à travers les arts. Après Phèdre (le théâtre), Giselle (le ballet), Carmen affronte le spectacle total : l'opéra. Pour ce faire, il fallait une interprète sinon totale du moins hors-normes, qualificatif apposable sur les épaules de , ex-égérie folk-rock de Moriarty passée des décibels des Eurockéennes aux confidences des récitals avec luth, orgue, violoncelle (elle a même osé enregistrer Schubert), et qui semble encore chercher où poser la spécificité de sa voix unique.

En dépit du spartiate sans fard de son dispositif (une chanteuse, cinq instrumentistes, deux chaises), « Carmen. » est un spectacle ambitieux. D'abord, François Gremaud entreprend d'y narrer l'avènement dans la douleur de cet « opéra comique » que ses commanditaires n'avaient absolument pas imaginé, loin s'en fallut, se conclure par la mort de son héroïne. Sa plume facétieuse fait revivre la soirée du 3 mars 1875 où, à l'Opéra Comique, se pressèrent aussi Massenet, Gounod et même Daudet, ce dernier confraternellement taclé : « au four et au moulin » au moment de rappeler l'échec de L'Arlésienne dont Bizet avait composé la musique de scène, et plus loin : « il va finir par me rendre chèvre celui-là». Ensuite, Gremaud n'évacue aucun des numéros musicaux (il est vrai tous des tubes) de la partition. Enfin, dans le sillage de la Carmen itinérante de Jeanne Desoubeaux, et sur un arrangement musical de Luca Antignani, fort différent mais tout aussi réussi que celui de Jérémie Arcache pour la Compagnie Maurice et les autres, il tisse le filigrane d'une réflexion fine sur le féminicide le plus régulièrement applaudi de la planète, réflexion que résume le péremptoire du point qui suit le titre du spectacle, rappelant au passage que le point est plus fort que le point d'exclamation. Plus provoquant. Comme l'héroïne de l'opéra. « Carmen. » donc.

« La scène est sur une scène » : cette malicieuse et unique didascalie scénographique inscrite en préambule du livret (gracieusement distribué au millier de spectateur qui s'est pressé au Théâtre Ledoux de Besançon) donne le ton. Pendant l'installation du public, on peut voir discuter le bout de gras avec son librettiste (et metteur en scène) en bord de plateau. On est alors loin de se douter que ce dernier lui a confié non seulement le rôle-titre, mais aussi tous les autres ! Des flamboyants aux sans-grades, ils seront tous là, même le chœur. A Bâle, Nicole Chevalier reprenait cette année encore la Traviata de Benedikt von Peter, une Traviata seule en scène mais pas seule en salle puisque dialoguant avec des collègues invisibles placés au fond du Theater Basel. A Besançon, Rosemary Standley sera une Carmen seule en scène, point.

Après un long prologue parlé (un quart d'heure tout de même) que l'on sent ne pas être une mince affaire pour une interprète jusque là à son meilleur derrière les notes (son récent Birds on the wire parlé-chanté avait inégalement convaincu) car il s'agit d'édifier les bases (essentielles pour la suite) d'une empathie avec le spectateur, on découvre une Rosemary Standley non seulement à la fois chanteuse et chanteur (un sommet de naïveté virginale avec Micaëla, un condensé de ridicule viril avec Zuniga), mais aussi une manutentionnaire minutieuse (elle installe le décor des différents actes, le mobilier -deux chaises au pouvoir comique insoupçonné), une chauffeuse de salle rouée, une partenaire attentive aux cinq merveilleuses musiciennes (violon, harpe, saxo, accordéon, flûte) qui l'accompagnent au fond du plateau (« Elles jouent bien, pour des femmes, hein ? »). A la fois dans et hors le scénario, celle que l'on avait naguère hâtivement jugée de ces interprètes sur la réserve n'est pas loin de se révéler, plus que « la rigolote de service » (l'hilarant« Chantal! » d'Escamillo avant le coup de grâce du toréador), une personne n'engendrant pas la mélancolie (le second degré du solo chorégraphique déchaîné concluant Les tringles des sistres tintaient). La voix hors du temps de l'interprète faisant son miel des moments phares de la partition, la performance ne laisse pas d'impressionner, surtout lorsqu'on sait combien est délicate, même pour les plus grands interprètes, la navette du parlé au chanté (nombre d'enregistrements mythiques faisaient doubler les chanteurs par des comédiens). A plus forte raison sans partenaires ni répit, le spectacle filant sur 2h10, soit la quasi-intégrale de la partition de 2h40, avec en prime quelques bonus musicaux comme l'expéditive première version de la Habanera.

Après avoir éreinté en un juste retour des choses les critiques de l'époque (l'un d'eux rêvait – on croit rêver – de bâillonner l'héroïne, de l'enfermer dans une camisole de force !), après avoir évoqué la mort de Bizet survenue quelques mois après cette création historique d'un opéra appelé à devenir le plus populaire de la planète, la soirée se conclut d'un dernier échange avec le spectateur qui, après avoir ouvert le livret à la dernière page, achève d'abattre le quatrième mur de « Carmen. » avec Rosemary Standley : chacun se met alors à fredonner (sans avoir répété) les dernières notes d'un spectacle qui aura enchanté même au plus bas de la pyramide des âges. Comment mieux dire que, contrairement à ce qu'un ignorant pourtant nommé Timothée Chalamet se plaît aujourd'hui à répandre, l'opéra reste tout sauf « un art dont plus personne n'a rien à faire ». 

Crédits photographiques : © Dorothée Thébert Filliger

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Besançon. Théâtre Ledoux. 3-III-2026. « Carmen. ». Texte : François Gremaud, d’après Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Musique : Luca Antignani, d’après Georges Bizet. Direction artistique, conception et mise en scène : François Gremaud. Création lumières : Stéphane Gattoni. Avec: Sara Zazo Romero, accordéon ; Cécile Perrard, harpe ; Irene Poma, flûte ; Sandra Borges Ariosa, violon. Interprète : Rosemary Standley

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