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La Traviata à Bâle : seule dans la vie, seule sur la scène

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Bâle. Theater Basel. 26-XI-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Benedikt von Peter. Décor : Katrin Wittig. Costumes : Geraldine Arnold. Lumières : Susanne Reinhardt, Roland Edrich. Avec : Nicole Chevalier, soprano (Violetta Valéry) ; Arthur Espiritu, ténor (Alfredo Germont) ; Noël Bouley, baryton (Giorgio Germont) ; Ena Pongrac, mezzo-soprano (Flora Bervoix) ; Karl-Heinz Brandt, ténor (Gaston/Giuseppe) ; Kyu Choi, basse (Barone Douphol) ; Mkhanyiseli Mlombi, baryton (Marchese d’Obigny) ; Jasmin Etezadzadeh, mezzo-soprano (Annina) ; Andrew Murphy, baryton-basse (Dottore Grenvil/ Commissionario). Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Michael Clark) et Sinfonieorchester Basel : Tito Ceccherini

Deux heures vingt sans entracte. Une Traviata seule en scène. Tel est le pari impossible de , nouvel intendant de l’Opéra de Bâle.


Créée en 2011 à Hanovre, cette Traviata inédite ne peut encourir le soupçon de sacrifier à l’air (vicié) du temps d’une époque où confinement et distance sont devenus de maîtres-mots. Reléguant tous les autres protagonistes dans l’obscurité (dans le dos du spectateur), elle est forcément dérangeante, même pour ceux qui ne vont pas à l’opéra que pour rêver. Petite sœur de son éprouvant Saint-François d’Assise, La Traviata selon confirme un style : l’artiste en charge du rôle-titre y est convié à s’investir (souffrir ?) au moins autant que le personnage qu’il incarne. Comme Nathan Berg en François, il sera beaucoup demandé à en Violetta. Les épaules des chanteurs d’opéra ploient généralement sous des affects particulièrement chargés mais alourdit le bât. On est clairement au-delà des « artistes lyriques en bêtes de scène » célébrés par Olivier Py. On peine à souscrire à telle ambition avant d’en mémoriser la force.

Au plus près des évolutions sociétales (« la hantise de ne pas être à la hauteur de la conception romantique de l’Amour» conduit certains à une prudente solitude), Benedikt von Peter voit dans l’opéra le plus populaire de Verdi un «monologue de l’Amour ». Sa Traviata est seule en scène comme elle est seule sur la scène de sa vie. Cette gigantesque introspection dépasse en audace le récent Rigoletto montpelliérain, autre seul en scène de l’automne 2021, mais dont les « sketchs » de vie s’animaient à l’arrière-plan. L’arrière-plan de la scène bâloise est l’orchestre blotti derrière un tulle noir, surmonté d’un ciel d’ampoules modulables, pour ambiance festive ou probable ligne d’horizon. Sur le plateau nu errent de chiches reliefs de décor montés sur roulettes : porte, fenêtre, table, chaises, miroir. Lorsque fait son entrée, seule sachant qu’elle sera seule, le pantalon de survêtement qu’elle porte ne semble être là que pour indiquer que la performance sera sportive : une Traviata à tout faire, même le ballet au cours duquel, habillée d’un costume mi-courtisane, mi-tutu, maquillée comme le Joker, affublée d’une tête de taureau, elle fait même des pointes ! Dévêtue jusqu’à l’élégance d’un shorty, la chanteuse s’adresse à des fantômes de son passé, à des projections de son désir, et beaucoup à elle-même (les auto-analyses avec reprises des E Strano et Addio del passato).


Pas d’effets de décor ni de jeu d’orgues. Excepté, à l’Acte I, une stupéfiante entrée sous explosion de cotillons, les moments spectaculaires sont bannis. Le premier tableau de l’Acte II, laissant par trop l’actrice Chevalier à elle-même, fait les frais du concept, et le pari semble impossible à tenir sur la durée. La fête chez Flora relance l’intérêt jusqu’à l’image forte qui voit Violetta ressortir du shorty les billets que l’Alfredo du livret était censé lui lancer à la face. L’Acte III reprend définitivement les choses en main et l’on n’oubliera pas ce moment insensé où l’héroïne se met à gravir lentement (sur Addio del passato !) les dix premiers rangs de spectateurs, pour conclure en torche vive au centre du parterre, bras et mains tendus vers l’inaccessible. Comme cet autre, pas moins ahurissant où, revenue en bord de scène, elle chevauche une spectatrice avant de jouer à démêler sa chevelure !

Quelle cantatrice est prête aujourd’hui à se consumer de la sorte ? Nicole Chevalier. Sur le plan strictement vocal, hormis un étrange trio de notes émis sur les vocalises de Gioir, la soprano américaine a tous les atouts d’une Traviata : virtuosité (annoncée par son hilarante Olympia pour Barrie Kosky), puissance nuancée du timbre (clamée par sa brûlante Léonore pour Christoph Waltz), jusqu’au-boutisme émotionnel garanti. Une prestation incandescente qui entretient avec l’Alfredo ardent d’ un dialogue où l’italianità stylée de ce dernier, surtout émise depuis la pénombre, fait mouche à chaque intervention. Pour les amateurs du genre, le ténor gratifie De’ miei bollenti spiriti de son contre-ut facultatif, et fait même passer le frisson sur les exclamations du Finale avec soupirs et sanglots parfaitement dosés. Le Germont Père de Noël Bouley, la Flora d’, comme le moindre petit rôle, sortent avec les honneurs de cette Traviata de concert d’un nouveau genre. Les interventions chorales, perçues comme l’expression des pensées de l’héroïne, sont émises par un chœur en grande forme, ayant fort à faire pour lutter contre les décalages difficilement évitables dans une configuration qui contraint à diriger tout son monde de dos. La « guitare géante » de Verdi (dixit Eduard Hanslick) est, elle aussi, aux ordres : les trois actes sont donnés sans entracte mais le discours musical, assez déstabilisant, s’interrompt régulièrement.

Autre signature de Benedikt von Peter : prologue et épilogue muets. Ici, l’héroïne, plus vivante que jamais, répète, face public, la même dédicace : This is for you. Pour Toi ? Pour Vous ? Message reçu par le public bâlois, accouru massivement, qu’une ovation debout soulève de son siège, sans que l’on puisse deviner si celle-ci célèbre le pari de la production ou la prestation de la chanteuse. Très probablement les deux. C’était impossible. Nicole Chevalier l’a fait.

Crédits photographiques: © Ingo Höhn

Mis à jour le 01/12/21 à 9h

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Bâle. Theater Basel. 26-XI-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Benedikt von Peter. Décor : Katrin Wittig. Costumes : Geraldine Arnold. Lumières : Susanne Reinhardt, Roland Edrich. Avec : Nicole Chevalier, soprano (Violetta Valéry) ; Arthur Espiritu, ténor (Alfredo Germont) ; Noël Bouley, baryton (Giorgio Germont) ; Ena Pongrac, mezzo-soprano (Flora Bervoix) ; Karl-Heinz Brandt, ténor (Gaston/Giuseppe) ; Kyu Choi, basse (Barone Douphol) ; Mkhanyiseli Mlombi, baryton (Marchese d’Obigny) ; Jasmin Etezadzadeh, mezzo-soprano (Annina) ; Andrew Murphy, baryton-basse (Dottore Grenvil/ Commissionario). Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Michael Clark) et Sinfonieorchester Basel : Tito Ceccherini

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