Beauté vocale à Metz avec la Norma de Claudia Pavone
Mis en espace à l'Arsenal de Metz par Paul-Émile Fourny, le chef d'œuvre lyrique de Bellini fait mouche. Belle distribution, dominée par le couple Norma-Pollione incarné par le ténor Nikolai Schukoff et par la soprano Claudia Pavone.

En raison des importants travaux de rénovation de son bâtiment d'attache, l'Opéra-Théâtre de l'Eurométropole de Metz continue d'explorer d'autres lieux pour dérouler du mieux possible sa programmation. Après Elektra en novembre dernier, c'est aujourd'hui au tour du chef d'œuvre de Bellini Norma d'être affiché dans la superbe salle de l'Arsenal Jean-Marie Rausch inaugurée en 1990. Si pour l'ouvrage de Strauss on avait opté pour une version de concert, avec le recours à de superbes éclairages, Paul-Émile Fourny a cette fois-ci fait le choix d'une véritable mise en espace, avec costumes et jeu théâtral. Des gradins situés derrière la scène aux escaliers conduisant au bas de la salle, choristes et solistes investissent tous les coins et recoins de la salle de concert autrefois désignée par l'architecte Riccardo Bofill. Aucun élément de scénographie, toutefois, les rares accessoires se limitant au poignard de Norma et au drap sur lequel sommeillent les enfants de Norma et de Pollione. En lieu et place des décors, le vidéaste Julien Soulier imprime sur les gradins et les murs situés en fond de salle la projection de chutes d'eau, sous-bois, épaisses forêts, ciels étoilés ou paysages de coucher de soleil, quand il ne s'agit pas de montrer des scènes d'intérieur antiquisantes ou des images rougeoyantes censées évoquer le bûcher final. Les costumes de Giovanna Fiorentini, à la coupe sobre et élégante, opposent le blanc immaculé des Gaulois au rouge éclatant des toges des Romains Pollione et Flavio. Seuls se détachent la tunique grise d'Adalgise et le manteau de fourrure de Norma, assez vite remplacé par une simple robe semblable à celle des autres Gauloises. Ces costumes éminemment classiques sont rehaussés par les savants éclairages de Patrick Méeüs, qui eux aussi habillent avec chic et efficacité les murs de l'Arsenal de Metz. L'essentiel du discours scénique ici se concentre sur la direction d'acteurs, avec un focus particulier sur le triangle amoureux Norma-Pollione-Adalgisa, et surtout sur le lien unissant Norma à Pollione. Les deux enfants disparaissent dès la fin de la première scène du deuxième acte, et c'est sans eux que Norma et Adalgisa chantent seule à seule « Mira, o Norma ». On ne voit pas non plus les deux enfants au finale du deuxième acte, où l'accent est surtout mis sur le dernier revirement de Pollione, définitivement conquis par la noblesse et par la grandeur d'âme de Norma. L'intensité des grands moments d'émotion, pour ne rien dire de l'enthousiasme sincère d'un public nombreux et plus jeune qu'à l'accoutumée, apportent une nouvelle fois la preuve que la vérité théâtrale n'a besoin ni de fards, ni d'accessoires, et qu'une action scénique intelligemment montrée n'a aucun mal à remporter l'adhésion du public.

Pour remporter un tel défi, on a fait appel à des interprètes de choix, avec en tête d'affiche des chanteurs de la stature de Claudia Pavone et de Nikolai Schukoff. La première, encore assez peu connue en France, possède tous les atouts pour Norma. D'une grande vélocité dans la vocalise, capable d'insérer des notes suraiguës là où même ses plus grandes devancières ne le faisaient pas, elle possède un instrument aux couleurs spinto qui semblent la destiner à devenir le grand soprano dramatique d'agilité dont on rêve pour un tel rôle. Ajoutons que ses phrasés sont de toute beauté et qu'elle maîtrise de façon impressionnante l'art de la mezza voce, faisant de toutes ses interventions des moments de pure beauté vocale. Moins évident, sur le plan vocal, est le cas de son partenaire. Surtout connu pour ses incarnations wagnériennes et pour son engagement dans l'opérette allemande, le ténor autrichien Nikolai Schukoff aborde le rôle de Pollione en vrai Heldentenor, un peu malmené vocalement au premier acte par la tessiture relativement élevée du rôle. La deuxième partie lui octroie de beaux effets barytonants. On notera également l'engagement scénique de ce bel artiste, pour ne rien dire de la performance athlétique qui consiste à dévaler quatre à quatre les redoutables escaliers de l'Arsenal… Troisième élément du triangle amoureux, l'Adalgisa de Na'ama Goldman apporte au spectacle une juvénile présence, marquée par un jeu digne et intense ainsi qu'un chant noble et stylé, mais encore quelque peu déficient en couleurs vocales, surtout face à de tels partenaires. Nicolas Cavallier, en revanche, bénéficie de son solide métier pour imposer le personnage d'un Oroveso à la fois autoritaire et humain, tiraillé entre sa soif de vengeance et le respect inconditionnel pour les volontés de sa fille. Prestations de belle qualité de la part de Cécile Dumas et de Daegwon Choi, tous deux choristes à l'Opéra-Théâtre de l'Eurométropole de Metz. Considérablement étoffé pour la circonstance, le chœur de la maison livre une très belle interprétation de l'opéra de Bellini, grâce en partie aux intelligents déplacements proposés par la mise en espace de Paul-Émile Fourny. La belle acoustique de l'Arsenal, bien plus favorable pour l'orchestre que la salle de l'Opéra-Théâtre, assure à l'Orchestre national de Metz Grand Est une lecture moins feutrée de l'opéra de Bellini que celle que l'on entend d'habitude. La direction énergique et nerveuse de Nir Kabaretti permet en tout cas de remettre à l'honneur cette partition du premier romantisme italien. Le public de l'Arsenal réserve un accueil triomphal à cette production, avec une ovation debout spontanée pour Claudia Pavone au moment des saluts. Phénomène suffisamment rare pour qu'il mérite d'être signalé.







