L’Opéra Garnier superstar d’Empreintes par le Ballet de l’Opéra de Paris
Le Palais Garnier, qui vient de fêter ses 150 ans, est à la fois le décor et le personnage des deux audacieuses créations pour le Ballet de l'Opéra de Paris du programme Empreintes : Arena signée du duo Runacre-Temple/Wright et Études de l'espagnol Marcos Morau.

Loup Marcault-Derouard est le principal danseur-acteur d'Arena, la création du duo formé par les chorégraphes britanniques Morgann Runacre-Temple et Jessica Wright, également connue sous le nom de Jess & Morgs. Arena est un ballet en partie filmé qui offre une double dimension visuelle au spectateur. D'une part, le ballet visible à l'œil nu sur le plateau, avec ses scènes collector ultra énergiques, d'autre part, l'image vidéo filmée en semi direct et projetée sur grand écran au-dessus du plateau. La scène d'ouverture, très fluide, met en scène le danseur Eric Pinto Cata dans une spirale infinie de mouvement, qui n'est pas sans rappeler Forsythe. La gestuelle des deux chorégraphes inspirée par l'univers du cinéma puise dans le monde de la mode et des danses urbaines pour des tableaux très versatiles.
Loup Marcault-Derouard, filmé de près porte un dossard numéro 81 et s'éclipse derrière une porte dans un local où repose une mystérieuse boule argentée. La caméra le suit, entrant et sortant, puis le danseur revêt une sorte de pourpoint argenté, armure de cuir léger. L'ensemble se déroule sous la forme d'une compétition dans une arène où les concurrents portent chacun un numéro différent. D'abord admiré, remarqué, Marcault-Derouard devient progressivement marginalisé, ignoré, copié par une masse de danseurs et un clone, dansé par Nathan Bisson, portant lui aussi le 81. Les images finales de ce ballet baptisé Arena qui évoque le thème de Narcisse et le miroir des réseaux sociaux dans lesquels la société s'abime, montre une course éperdue dans un Palais Garnier désert aboutissant sur le plateau.
Le décor du Palais Garnier forme également un lien idéal avec la pièce de Marcos Morau, Études, qui constitue la deuxième partie de cette soirée. Une danseuse en tutu aux tons passés, diadème et bouquet de fleurs desséchées, Laurène Lévy, semble un fantôme surgi d'un passé poussiéreux. Comme ses comparses, ballerines aux gestes mécaniques et saccadés telle une Coppélia désincarnée, enfouie dans la naphtaline et le papier de soie, elle s'avance à l'avant-scène devant le célèbre rideau de scène.
Marco Moreau utilise avec virtuosité les codes et l'architecture de l'Opéra Garnier pour mieux les déconstruire dans cette audacieuse mise en abîme du Palais cent cinquantenaire. Un impressionnant corps de ballet, composé d'hommes et de femmes, tous vêtus du même costume compassé, se déploie en ligne le long du rideau de scène, puis en bouquet autour d'une corbeille de balustrades de velours rouge pour un simulacre de barres aux formats symétriques ou kaléidoscopiques.
Impressionnante, la chorégraphie puise dans le vocabulaire de la danse académique, en particulier dans Le Lac des cygnes, pour des poses et des ports de bras symboliques et reconnaissables, mais mélangés. Surgissant des cintres comme une soucoupe volante, la réplique parfaite du lustre du Grand Foyer domine le plateau de sa masse lumineuse. Le pôle d'attraction focalise le regard et illumine les danseuses et danseurs qui se mêlent dans une interprétation très subtile et magistrale.
Groupés par vagues, tel un corps organique, les danseurs s'approprient très naturellement, l'esthétique sophistiquée et accentuée de Marcos Morau, fondateur de la compagnie La Véronal qui travaille pour la première fois avec le Ballet de l'Opéra de Paris, après avoir créé La Belle au Bois dormant pour le Ballet de l'Opéra de Lyon ou Roméo et Juliette pour l'Opera Ballet Vlaanderen, et se produira prochainement au Théâtre du Châtelet avec Afanador pour le Ballet national d'Espagne.
La composition musicale aux accents décadents de Gustave Rudman est l'un des joyaux de ce spectacle. Elle démultiplie le travail subtil de répétition et de miroir initié par le chorégraphe. Marcos Morau, pour cette première collaboration réussie, projette son univers unique et vénéneux avec beaucoup d'audace et de brio. Il témoigne aussi d'une certaine profondeur et sait partager son amour ou du moins sa curiosité pour l'institution.













