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Le Klara Festival : entre vertiges modaux et hybridations d’Outre-Atlantique

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Bruxelles. Flagey. 29-III-2026. Klara Festival
17 heures. Studio 1. « On Modes ». Anthony Romaniuk : Sunrising; Arvo Pärt ( né en 1935) :Für Alina; Anthony Romaniuk : Rose-tinted; Traditionnel (arr. Anthony Romaniuk) : Black is the Colour; György Ligeti (1923-2006) /Anthony Romaniuk : Musica Ricercata VIII ( avec un ajout « 7/8 jam »); Anthony Romaniuk :Passacaglia; Radiohead : Motion Picture Soundtrack, extrait de l’album Kid A; Anthony Romaniuk : Locrian Waltz; Björk : Army of Me-Unravel (arrangement Romaniuk); traditionnel (arr. Anthony Romaniuk):Scarborough; Anthony Romaniuk : Nach Alina; d’après Arvo Pârt; John Adams (né en 1947) :Phrygian Gates; Traditionnel (arr. Anthony Romaniuk) : Regina, extrait du Livre vermeil de Monteserrat. Anthony Romaniuk, piano Steinway de concert, piano droit et électronique informatique.
19 heures. Studio 4. Florence Price (1887-1953) : Ethiopia’s Shadow in America; Carlos Simon (1986) : Songs of Separation; Leonard Bernstein (1918-1990) : West Side Story: Symphonic Dances of West Side Story; Jessie Montgomery (1981) : These Righteous Paths (concerto pour violoncelle et orchestre); Coincident Dances, pour grand orchestre ; Marta Fontanals-Simmons (mezzo-soprano); Abel Selaocoe (violoncelle et voix); Brussels Philharmonic. Kazushi Ono (direction musicale).

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Le a proposé un diptyque fascinant sous le signe de l'hybridation et de la liberté : entre l'univers du claviériste avec son projet On Modes, et un cap sur les Amériques plurielles avec Kazushi Ono, le Brussels Philharmonic et le sensationnel violoncelliste-vocaliste sud-africain , invité d'honneur de cette édition.

L'Odyssée aux sept visages : et « On Modes »

Dans le cadre feutré du Studio 1, offre une véritable exploration métaphysique du son : un parcours initiatique à travers les modes musicaux.
Australien d'origine ukrainienne, passé par New York et La Haye avant de s'établir entre Bruxelles, Anvers et aujourd'hui Madrid, ce globe-trotter musical incarne l'artiste inclassable par excellence. Claveciniste ou organiste continuiste chez , pianiste complice de dans son projet Dies Irae, ou pianofortiste aux côtés de pour le disque Edouard Lassen, Romaniuk est un caméléon qui refuse toute assignation.

Son projet On Modes — également titre de son troisième album solo récemment paru — donne vie aux sept modes diatoniques, piliers de bien des musiques « populaires » au sens noble : de l'harmonie médiévale et renaissante jusqu'au jazz moderne et à la pop. Tout le programme semble converger vers un point de bascule : placée en pénultième position, Phrygian Gates de fait littéralement chavirer le centre de gravité du concert. Cette œuvre monumentale, par son ampleur presque démesurée, impose une transe qui redéfinit l'espace sonore — et semble avoir dicté l'ensemble du programme. Car autour de ce pivot gravitent les univers hypnotiques de Radiohead et Björk, dans une symbiose saisissante avec l'instrumentarium. Romaniuk s'aventure également du côté de la Fanfare (pièce VIII de Musica ricercata) de , prétexte à une véritable « jam session » assez brève revisitée électroniquement sur un rythme à 7/8, avant de retrouver la pureté suspendue de Für Alina de , qu'il reprend et transforme subtilement au fil du récital.

Le travail de Romaniuk impressionne par la justesse de son intégration technologique. Le piano est, par touches, « retraité » électroniquement avec une précision d'orfèvre dans une continuité stylistique certaine malgré la diversité des esthétiques. Si l'enregistrement studio privilégiait le grand piano Fazioli — ou le piano Klavins M450 aux résonances graves si prégnantes —, la scène du Studio 1 accueille plus modestement un Steinway et un piano droit, exploité dans ses effets una corda et magnifié par l'électronique, ce dernier déploie des sonorités fragiles et fascinantes, évoquant de loin les résonances analogiques des studios berlinois.

Chaque mode devient un paysage émotionnel : l'Ionien pour la sérénité, le Dorien pour son optimisme apaisé, le Phrygien pour la tension et la résistance. Du Lydien onirique au Locrien instable, l'artiste déploie — au gré de ses choix et de ses propres compositions, entre l'aurore sonore de Sunrising et l'extraordinaire, presque déboussolante Locrian Waltz — une palette totale où chaque option semble, ce soir, sculptée en temps réel.

Pour Romaniuk, l'improvisation constitue l'essence même de la démarche. Cette spontanéité est mise à l'épreuve lors d'un incident technique lié à une petite défaillance de l'informatique au début du Scarborough Fair. Sans se laisser déstabiliser, il abandonne momentanément la pièce pour mieux la redonner « à nu » cette fois intégralement en bis, sans aucun artifice technologique, sur le seul Steinway, magnifiée par sa seule imagination.

Au terme de ce périple, Anthony Romaniuk nous convie au calme médiéval de Regina, extrait du Livre Vermeil de Montserrat et restitué dans une nudité presque ascétique. Ces 75 minutes exploratoires, au fil des siècles, semblent alors se contracter, s'évaporer en un instant. En atteignant une adéquation rare entre moyens techniques et expression à travers les esthétiques, à l'opposé du bariolage de dans son projet Chopin Orbit , Romaniuk révèle sa véritable patrie : ni un territoire ni une époque, mais d'immatérielles vibrations, unifiées par le truchement du modal et transcendées par le vertige numérique de ses claviers.

Les Amériques plurielles du concert de clôture

Pour refermer ce dans une gravitation résolument américaine, le Brussels Philharmonic investit la scène du grand Studio 4 sous la baguette de son directeur musical, Kazushi Ono. L'orchestre, en pleine refonte depuis quelques années, témoigne de progrès réels et probants sous l'impulsion du chef japonais : petite harmonie très en verve, cuivres rutilants, percussions incisives, cordes au fruité onctueux — autant de signes d'une identité sonore en pleine affirmation.

Le programme s'ouvre avec Ethiopia's Shadow in America (1932) de . Si la redécouverte de la compositrice est désormais bien documentée, ces trois brefs tableaux quasi enchaînés — retraçant le déracinement des Africains vers l'Amérique — demeurent encore à défendre. Loin de toute démarche ethnomusicologique, Price inscrit son triptyque dans un héritage postromantique libre et généreux, notamment dans un premier mouvement au climat tour à tour dramatique et élégiaque. Les deux volets suivants hésitent davantage entre nostalgie et impulsions vitales, flirtant parfois, par leur verve rythmique, avec l'univers sonore de la comédie musicale. Une partition agréable et bien construite, mais d'un abord quelque peu convenu malgré son ambition, servie avec conviction et fraîcheur par les forces bruxelloises — avec quelques mentions spéciales à la petite percussion et à un admirable hautboïste soliste.

Le voyage se poursuit avec trois des quatre Songs of Separation de , né en 1986, compositeur en résidence du Boston symphony orchestra, une série de mélodies avec orchestre confiées à la mezzo-soprano Marta Fontanals-Simmons. Puisant son inspiration dans la poésie persane du XIIIe siècle de Rumi, Simon explore les thèmes du départ — deuil, rupture, exil — comme chemin vers la connaissance et voies de la libération. Sa musique, imprégnée de questions de justice sociale, s'inscrit dans une mouvance néoromantique typiquement nord-américaine, immédiatement accessible, évoquant parfois l'héritage de la première manière d'un Samuel Barber. Au timbre mordoré et à l'éventail dynamique impressionnant, Marta Fontanals-Simmons sert admirablement ces pages, malgré un grave parfois moins assuré — puisque l'œuvre fut pensée surtout pour sa dédicataire J'Nai Bridges. Elle trouve toutefois un souffle véritablement expressionniste dans le saisissant Burning Hell central. Kazushi Ono s'y montre dans son élément, déployant un lyrisme immédiat, presque opératique, avec toute la conviction habituelle qu'on lui connaît.

Juste avant l'entracte, les Symphonic Dances de West Side Story de offrent à l'orchestre un terrain de brillance spectaculaire. La direction d'Ono, d'une grande précision, fait merveille dans la scène initiale de bagarre urbaine comme dans la fugue de Cool. On pourra regretter, par instants, un certain manque de swing naturel — ou ce « grain de folie » indispensable au Mambo — ainsi qu'une coda qui gagnerait à osciller davantage entre Éros et Thanatos dans une stase plus suspensive. La performance n'en demeure pas moins de haute tenue, confirmant la mutation qualitative du Brussels Philharmonic.

Le moment le plus attendu de la soirée reste la création belge du concerto pour violoncelle These Righteous Paths (2026) de . L'œuvre, conçue par la compositrice américaine aux ascendances africaines, dans un moment de deuil profond après la disparition de sa mère, la metteuse en scène Robbie McCauley, s'appuie sur le concept ghanéen de Sankofa : regarder vers le passé pour mieux avancer dans le présent et entrevoir le futur.

Le soliste , habillé en tenue traditionnelle sud-africaine, incarne pleinement cette trajectoire. Issu d'un township de Johannesburg, formé à Soweto avant de rejoindre le Royaume-Uni, il a donné au festival son intitulé — Where is Home ?, titre de son premier album — et son âme, au fil de concerts mêlant musiques du monde et improvisation. Le concerto est écrit sur mesure pour lui : Selaocoe non seulement y joue – et fort bien – de son instrument mais y chante et déclame, ajoutant par sa voix de haute-contre une sorte de cinquième corde aiguë à son instrument, magnifiant un chant inspiré des cultures Tswana et Zulu, ou, dans ses inflexions les plus abyssales, une résonance gutturale en vibration avec la corde de do. Tantôt moteur rythmique, tantôt narrateur improvisateur, il dialogue avec un orchestre à la croisée des musiques ethniques, d'une certaine clarté baroque, d'une harmonie parfois jazzy ou de pulsations rythmiques africaines et irradie de sa présence et de sa voix magnétiques l'œuvre intriguante et émouvante. Le final, A New Song, ouvre des horizons radieux vers l'infinitude de nouveaux lendemains. Après un accueil triomphal, Selaocoe prolonge sa prestation par un bis inattendu : il offre une véritable communion avec les cordes de l'orchestre et le public, invité à entonner les bases harmoniques d'une mélopée africaine,  en véritable socle participatif de l'incantation du soliste.

Pour refermer la boucle, les Coincident Dances de Jessie Montgomery à nouveau proposent une fresque new-yorkaise plus festive, quoique plus convenue. Patchwork urbain, l'œuvre fait se croiser hip-hop, un clin d'œil au Brindisi de la Traviata de Giuseppe Verdi, samba, techno et réminiscences africaines dans un joyeux télescopage. Sous la direction très engagée de Kazushi Ono, le Brussels Philharmonic y déploie une verve remarquable, porté notamment par un premier contrebassiste solo très sollicité.

Un orchestre belge, des compositeurs états-uniens profondément marqués par l'héritage afro-américain ou porto-ricain, un soliste sud-africain au carrefour des traditions, un chef japonais, tout cela dans la capitale de l'Union Européenne : pour ce concert de clôture, le aura esquissé une cartographie sensible des identités plurielles. Une manière, peut-être, de rappeler que la musique — à l'image de ces Amériques recomposées — ne cesse de se réinventer dans le mouvement, la mémoire et le partage, par l'unité dans la diversité.

Crédits photographiques :  Anthony Romaniuk au Studio 1 ; Marta Fontanals-Simmons. et Kasuhi Ono ; et  Jessie Montgommery © Björn Cromhaire

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Bruxelles. Flagey. 29-III-2026. Klara Festival
17 heures. Studio 1. « On Modes ». Anthony Romaniuk : Sunrising; Arvo Pärt ( né en 1935) :Für Alina; Anthony Romaniuk : Rose-tinted; Traditionnel (arr. Anthony Romaniuk) : Black is the Colour; György Ligeti (1923-2006) /Anthony Romaniuk : Musica Ricercata VIII ( avec un ajout « 7/8 jam »); Anthony Romaniuk :Passacaglia; Radiohead : Motion Picture Soundtrack, extrait de l’album Kid A; Anthony Romaniuk : Locrian Waltz; Björk : Army of Me-Unravel (arrangement Romaniuk); traditionnel (arr. Anthony Romaniuk):Scarborough; Anthony Romaniuk : Nach Alina; d’après Arvo Pârt; John Adams (né en 1947) :Phrygian Gates; Traditionnel (arr. Anthony Romaniuk) : Regina, extrait du Livre vermeil de Monteserrat. Anthony Romaniuk, piano Steinway de concert, piano droit et électronique informatique.
19 heures. Studio 4. Florence Price (1887-1953) : Ethiopia’s Shadow in America; Carlos Simon (1986) : Songs of Separation; Leonard Bernstein (1918-1990) : West Side Story: Symphonic Dances of West Side Story; Jessie Montgomery (1981) : These Righteous Paths (concerto pour violoncelle et orchestre); Coincident Dances, pour grand orchestre ; Marta Fontanals-Simmons (mezzo-soprano); Abel Selaocoe (violoncelle et voix); Brussels Philharmonic. Kazushi Ono (direction musicale).

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