Écouter/lire les vocalités contemporaines à l’intersection de l’oral et de l’écrit
Laure Gauthier et Anne-Christine Royère dirigent un ouvrage collectif réunissant vingt-deux articles, qui fait suite au colloque « Vocalités contemporaines » de 2022 (à Reims et Paris) qui associait étroitement conférences et concerts ou performances vocales.

Cet ouvrage collectif intitulé Vocalités contemporaines – La voix entre poésie et musique (1947-2024), concentré sur les croisements entre champ littéraire (ou poétique) et champ musical avec un point fort concernant diverses formes de collaborations, les performances et installations multimédias, ces œuvres transmédiales » qui mettent au jour de nouvelles façons de pratiquer et « d'expérimenter le commun, les tensions, l'écart entre poésie et musique sur le terrain de la voix. »
Leur interprétation de la notion de vocalité renvoie directement au cœur de l'ouvrage, concentré sur diverses collaborations, interactions artistiques, ou sur des performances. On comprend rapidement que ce livre ne se positionne pas vraiment dans une perspective historique ni musicologique sur la voix, mais plutôt, et c'est son originalité, comme un ensemble de points de vue émanant de chercheurs ou artistes de différents domaines, tournés vers la création et/ou l'observation de cas bien spécifiques, comme une ouverture riche vers le présent et la création en France principalement, privilégiant souvent les nouvelles formes d'expression transmédiales.
Dans la première partie, Vocalités entre poésie et musique, Laurent Feneyrou propose avec parcours détaillé à travers les genres Sprachspiele, Schallspiele, Hörspiele et Lingual dans l'Allemagne de l'Ouest des années 1960. Reinhart Meyer-Kalkus aborde Aventures et Nouvelles Aventures de György Ligeti sous l'angle de la poésie sonore. Dans Phonétique, langage et voix dans la musique de Diana Soh, Pierre Rigaudière distingue quatre aspects à propos d'Arboretum : of Myths and Trees (2013) de la compositrice singapourienne : son rapport à la phonétique, son rapport au langage et à la langue, son expressivité et ce que, dans sa musique, le geste fait à la voix. Violaine Anger s'intéresse à la voix hétérophonique chez François Nicolas, à propos de son Didon et Enée (2014), et le compositeur François Paris cherche à « affiner les outils qui [lui] ont permis de devenir plus précis et d'explorer de nouveaux territoires avec assiduité » dans Rosa (2013) et Sisco trio (2012). Dans cette première partie, on regrette que les enregistrements ou vidéos des œuvres musicales traitées soient parfois difficiles à trouver.
La deuxième partie, Nouvelles vocalités lyriques ? présente entre autres l'essai de Jean-François Puff sur les modèles musicaux et la performance orale de Son blanc du un de l'écrivain et poète Dominique Fourcade, celui de Stéphane Cunescu concernant L'opéra des mots de Franck Venaille (importance de l'expérience de la création radiophonique, sur France Culture, pour la manière de concevoir ses livres), l'article de Mario Coste, une « lecture écopoétique du fonctionnement des voix » dans les œuvres radiophoniques de Michel Butor (spatialisation des sons, contrastes entre les deux voix). Autre sujet très intéressant, la polyphonie de la poésie sur YouTube est traitée par Marine Riguet autour du genre de la poésie-vidéo, ces pratiques orales « qui tendent de plus en plus à se codifier ». La voix de Gracia Bejjani est d'une diction proche du micro, qui « fait entendre avec davantage d'intensité ce que Roland Barthes nommait le grain de la voix ».
La troisième partie, Vocalités collaboratives et transmédiales, concerne des formes d'expression actuelles, avec notamment la contribution de Fabrice Thumerel : Trans-phonographies contemporaines – sur les audio-poèmes de Sandra Moussempès et les transpoèmes de Laure Gauthier. Pour le lecteur, quelques références à des vidéos sont très utiles afin de mieux apprécier le travail de ces deux autrices. Coral Nieto Garcia traite de la collaboration « intermédiale » de l'écrivain, plasticien et artiste multimédia Anne-James Chaton avec les compositeurs Alva Noto (album Alphabet, 2019), et Pierre Jodlowski pour l'opéra radiophonique Jour 54 (2009- 2012).
En fin d'ouvrage, les deux éditrices signent encore une conclusion/synthèse : elles soulèvent en fait des questions très actuelles avec des regards rétrospectifs sur la seconde moitié du XXᵉ siècle. Elles observent certaines tendances artistiques actuelles : retour d'une « demande d'intelligibilité de la musique vocale », désir de revenir à « des voix plus mélodieuses », réinvestissement « d'un répertoire de musique écrite consonante », impératif de « spectacularisation lié aux industries culturelles ». Parlant de « nouvelles pratiques », elles formulent le vœu que des espaces institutionnels les encouragent, et que « la recherche accompagne la création ».
Ces Vocalités contemporaines se lisent et s'écoutent avec le plus grand plaisir.









