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Othman Louati : « Confier une partie du rêve à la machine, cela ne m’intéresse pas »

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A 38 ans, le compositeur fait partie des étoiles montantes de la musique française contemporaine. Cet enfant de Tourcoing, aux racines vosgiennes et tunisiennes, est un amoureux des sons et de la ligne claire, étudiée notamment auprès de , , mais également et

Après quatre prix au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSMDP), le compositeur s'est investi avec de nombreux jeunes ensembles : Miroirs Étendus (en tant qu'artiste associé depuis dix ans), Le Balcon, Les Apaches. En tant que percussionniste, il a beaucoup collaboré avec des formations de premier plan telles que l'Orchestre de Paris, l'Ensemble Intercontemporain, le Philharmonique de Radio France, Les Dissonances. Très marqué par l'école spectrale, est un funambule évoluant entre musique de chambre, musique électronique, cycles de mélodies, adaptations modernes d'œuvres baroques (Les Vêpres de Monteverdi) ou rock, faisant se télescoper David Bowie et John Cage, Bob Dylan et Luciano Berio, toujours avec une immense poésie et une grande intensité. En 2023, son premier opéra Les Ailes du désir, d'après Wim Wenders, a connu un réel succès. Sa nouvelle création, l'opéra-vidéo Solaris en compagnie du vidéaste , se veut un fascinant voyage aux portes du réel. Rencontre avec un compositeur habité.

ResMusica : Vous n'êtes pas issu d'une famille de musiciens, mais d'une famille de sportifs professionnels. Comment vous est venue votre vocation musicale ?

: J'ai deux familles, ou plutôt deux origines. Une origine très française traditionnelle du côté de ma mère, vosgienne. Dans cette famille, il y avait une dimension musicale assez importante, car mes grands-parents allaient à la chorale, avaient donné des cours particuliers d'orgue à leurs enfants. D'ailleurs il y avait un orgue qui traînait toujours à la maison et qui me fascinait. Mon père était franco-tunisien, joueur professionnel de volley-ball, arrivé en France dans le club d'Epinal. C'est là-bas qu'il a rencontré ma mère avant de venir jouer et s'installer à Tourcoing, où je suis né. Ils ont eu l'idée quand j'avais 7 ans de me donner des cours particuliers de musique avant de m'inscrire au Conservatoire de Tourcoing. A la maison on écoutait plutôt du rock et du jazz dont ma mère raffolait. Nous ne rations aucune édition du Tourcoing Jazz Festival. Mais il y avait quand même un parfum classique, la grande musique française, Debussy notamment, que j'écoutais par le biais de mes grands parents.

Après les conservatoires de Tourcoing et de Roubaix, j'ai passé deux années à Versailles dans la classe de percussions de , créateur des œuvres de Xenakis, qui a été mon grand initiateur à la musique contemporaine. C'est avec cette discipline des percussions que je suis entré au Conservatoire national supérieur de musique de Paris. J'ai fait deux autres classes, les classes d'écriture avec comme professeurs Fabien Waksman et . J'ai fait aussi les classes d'analyse, plus des classes de composition, avec notamment Michael Levinas.

« Mon approche, c'est écrire la musique la plus simple et la plus directe possible, j'ose presque dire la plus belle, mais avec des sons neufs »

RM : Vous avez donc commencé par les percussions. Pourtant, votre musique est extrêmement portée vers le chant, la voix, et un certain lyrisme des instruments. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

OL : Il y a deux chemins pour moi. La percussion m'a apporté des sons neufs, notamment lorsque je travaillais comme percussionniste au sein de l'Ensemble Intercontemporain. Les percussions m'ont fait découvrir vraiment un goût pour l'inouï, pour des timbres nouveaux, pour une nouvelle manière d'écouter le monde. Je viens de là, mais également des classes d'écriture très traditionnelles où j'ai recopié du Bach, du Mozart, etc. Mon approche, c'est écrire la musique la plus simple et la plus directe possible, j'ose presque dire la plus belle, mais avec des sons neufs. La percussion m'a apporté une approche du timbre et une forme de complexité dans le phénomène sonore. Je transfère cette richesse et ce raffinement par la multiplicité des timbres qu'offrent tous les autres instruments. Et je les mets au service de mélodies très directes, d'une harmonie pleine.

RM : Votre premier opéra Les Ailes du désir était une adaptation du film de Wim Wenders. Votre nouvelle création, Solaris, est encore inspirée à la fois par le roman de science-fiction de Stanislam Lem, mais également par le film d'Andreï Tarkovski. La dimension visuelle est-elle indispensable dans votre processus de création ?

OL : Les Ailes du désir étaient une commande. Solaris est vraiment un choix de ma part en collaboration avec le vidéaste , un immense artiste de l'art visuel contemporain. C'est un opéra vidéo, j'ai fait le son, il a fait l'image. Nous adorons tous les deux le film de Tarkovski. C'est un grand mythe, une histoire qui nous touche, que l'on avait envie de reprendre à notre manière. Il y a évidemment la puissance des images de Tarkovski mais il y a aussi l'aspect mythique d'une fable romantique sur la perte et une forme de transfiguration. C'est aussi un film hanté par la figure de la réincarnation et d'un certain mysticisme chrétien.

Solaris est pour moi un opéra « post-postromantique« , post Strauss et Wagner, avec aussi un langage spectral typiquement français, qui vient d' et que j'admire par dessus tout. Il y a une harmonie qui est constamment en train d'osciller entre la microtonalité, qui vient de mon apprentissage auprès de Grisey, l'harmonie française qui vient de Debussy-Messiaen, et puis un élan romantique vocal post tonal proche du premier Schoenberg.

RM : Un opéra vidéo, est-ce de l'art total à l'ère des nouvelles technologies ?

OL : Il y a quelque chose d'assez minimaliste dans ce qu'on présente : la musique, le chant et la vidéo. Il y a peu de mise en scène. On a fait le choix de donner toute la puissance à la vidéo, au chant et à la musique. J'espère que cela va envouter les gens comme une météorite. Dès le départ nous avons voulu faire quelque chose d'assez concis. J'essaie de travailler sur une forme d'intensité, une émotion pure.

RM : Un autre aspect de votre travail, c'est la musique électronique, particulièrement présente dans Solaris. Qu'est-ce que les nouvelles technologies vous apportent ?

OL : Je considère le synthétiseur comme l'enfant de l'orgue. Pour moi c'est un instrument fondamentalement religieux. Je collectionne les synthétiseurs, en physique comme modélisés sur mon ordinateur. Tous les trimestres, j'essaie d'apprendre un nouveau synthétiseur. Je considère que c'est une des grandes aventures musicales du XXe siècle. C'est un apport de nouveaux timbres. Ce qui peut être dangereux, car c'est un instrument d'une richesse dans laquelle on peut se perdre. C'est un instrument que j'aime utiliser dans son acception religieuse, par exemple dans la musique baroque, comme dans mon adaptation des Vêpres de Monteverdi, et que j'utilise par rapport à toutes les figures convoquées dans Solaris autour du mysticisme chrétien. La musique par ordinateur permet également de pouvoir écouter de nouvelles harmonies.

« Confier une partie du rêve à la machine, voire sa réalisation, cela ne m'intéresse pas. »

RM : A l'ère de l'intelligence artificielle, est-ce que cela vous fait peur ?

OL : Je pense que l'IA peut être un nouvel outil, mais qui ne m'intéresse pas pour l'instant. Je considère notre art comme un lieu de résistance très fort, dans son rapport au temps notamment. J'ai passé des milliers d'heures à écrire Solaris, à choisir chaque point. Je n'aime pas déléguer mon orchestration. J'adore choisir chaque point de l'œuvre. Proust disait vouloir tisser des cathédrales. C'est ce qui m'intéresse dans l'art, je suis amoureux de l'artisanat. Ecrire un opéra c'est vouloir assembler le plus beau meuble du monde dans chaque recoin de ses détails. Confier une partie du rêve à la machine, voire sa réalisation, cela ne m'intéresse pas.

RM : Quels sont vos prochains projets ?

OL : Pour l', j'ai écrit un cycle de mélodies sur des poèmes d'Isabelle Junca et Aurélie Allexandre d'Albronn qui sera donné au festival de Saint-Céré le 31 juillet par et un quintette avec piano.

Je présenterai prochainement (le 9 mai) un spectacle au Châtelet avec l'ensemble Les Apaches dirigé par Julien Masmondet, Parade du bazar au silence, allant de Erik Satie à John Cage, deux autres de mes compositeurs fétiches.

Crédits photographiques : portrait © Caroline Doutre ; Les Ailes du désir © Christophe Raynaud de Lage ; Solaris ©

Lire notre chronique de la création de Solaris:

A Tourcoing, Solaris, l'opéra fusionnel selon Othman Louati

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