Markus Öhrn dynamite nos vies conjugales à l’Odéon
Scenes from a marriage d'Ingmar Bergman, mis en scène par Markus Öhrn au Théâtre de l'Odéon, revisite les affres du romantisme dans un cadre formel à minima où les corps exultent et où la mort rode. Une proposition déroutante et éblouissante.

Les acteurs portent des masques. Leur voix est modifiée, robotisée et amplifiée. Ils incarnent pendant deux heures les protagonistes de Scènes de la vie conjugale du dramaturge suédois. Markus Öhrn est suédois également. En consultant les archives consacrées à Bergman, il imagine une version scénique, burlesque, cartoonesque et coup de poing. Rien de réaliste ici, rien de psychologique. Les masques permettent les codes de la commedia dell'arte, ils mettent en avant les corps, ils figent les visages en des expressions hallucinées. Le décors est efficace. On pense à Castellucci. On rit, on est heurté, on revisite nos vies à la lumière d'un texte largement adapté.
Marianne et Johan se présentent comme un couple épanouie, mais les failles rôdent. Le constat d'un désir érodé va précipiter les protagonistes dans un drame à station ubuesque où se côtoient misogynie, effroi, incompréhension et faux sang. Le destin romanesque des personnages se termine en un tableau surréaliste où surgit la mort inévitable d'une histoire presque banale. Car Markus Öhrn, plasticien de formation, le dit : les constats d'échecs des relations toxiques sont légions et cette adaptation nous invite à une introspection radicale.

Le metteur en scène propose une critique acerbe et bienvenue du romantisme et de la passion qui l'accompagne souvent. Née dans les romans courtois et diffusée dans la société au fil des siècles, la passion n'a d'autre échappatoire que la mort. Le romantisme du dix neuvième siècle reprend à son compte ce constat et décline à foison les fatums tragiques. Paroxysme de cette mort inévitable : le suicide de Kleist avec Henriette Vogel qui fut précédé d'une lettre du poète, sommet de l'amour exalté, appelée « Litanie de la mort ». Ce titre pourrait seoir à ces scènes conjugales. Le drame se joue en quatre tableaux, témoins d'une descente aux enfers, dans un décor minimaliste où brille le jeu des comédiens.
Théâtre qui échappe au réalisme, à l'adhésion du public, la forme proposée par Markus Öhrn fait honneur à l'épique. Non pas l'épique héroïque et grandiose des romans mais l'épique brechtien, synonyme de mise à distance. Les situations, par leur côté grotesque, mettent en scène deux monstres qui attirent et repoussent en même temps. Les moments barbares sont masqués, laissant le spectateur reconstituer la catastrophe, l'innommable. Mais le théâtre a ce pouvoir exceptionnel que même en présence de l'épique, les situations se jouent. C'est ainsi que de ce moment percutant le spectateur ne sort pas indemne, il est invité à une autocritique sans concession, ou au rire salvateur.

















