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Photo d’un enfant avec une trompette d’Éric Tanguy au Studio de la Philharmonie de Paris

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Paris. Philharmonie – Le studio. 19-V-2026. Éric Tanguy (né en 1968) : Photo d’un enfant avec une trompette, opéra sur un texte de Michel Blanc. Amélie Parias, mise en scène. Robin Laporte, création lumière et scénographie. Avec : Cyrille Dubois, ténor. Florence Darel, comédienne. Anastasie Lefebvre de Rieux, flûte. Joë Christophe, clarinette. Raphaël Harrach, trompette. Jean-Baptiste Bonnard, percussion. Suzana Bartal, piano. Eva Zavaro, violon. Adèle Ginestet, alto. Caroline Sypniewski, violoncelle. Ustina Dubitsky, direction. Yoan Héreau, chef de chant. Jennifer Tedderi, chansigne (association EKKO). Pierre Elliott, silhouette

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Aboutissement d'une étroite collaboration entre deux amis de longue date, Éric Tanguy et , l'opéra de chambre Photo d'un enfant avec une trompette (2012-2013) combine avec bonheur l'alacrité du premier et l'humour sarcastique du second.

Une heureuse rencontre, un sens de l'humain partagé, un bel équilibre : quelques mots simples pour résumer cette entreprise à deux têtes contemporaines, Éric Tanguy et , disparu en 2024. Car la plénitude de l'écriture inventive, chatoyante et ciselée du compositeur compense la carence affective à la base du livret écrit par l'acteur. Au commencement, l'adaptation par sous le titre Tantine et Moi d'une pièce de Morris Panych, Auntie and I. Invité à la première par son ami, le musicien tombe sous le charme. La clarinette originelle deviendra une trompette, Éric Tanguy souhaitant écrire des solos pour ce cuivre qu'il affectionne. Et la photo, élément important de l'intrigue, entrera dans le titre. Le point de départ de l'argument : après avoir démissionné de sa banque, un trentenaire rend visite à sa tante moribonde, qui lui a écrit quelques semaines auparavant, mais avec laquelle il n'a jamais eu de véritable relation. Toute son histoire personnelle tourne autour d'un vide premier sur lequel s'est construit tant bien que mal cet unique rejeton, « ni fille ni garçon », entouré d'une mère alcoolique n'ayant pas voulu avoir un fils et d'un père peu attentif qui finit par se suicider. Réfugié dans ses rêves, l'enfant souhaitait ardemment être enlevé et élevé par sa tante, laquelle, à ses dires, ne rendit qu'une seule fois visite à la famille, et, surtout, l'ignora superbement, lui, ce jour-là. Continuant à reporter son affection sur cette parente idéalisée, le neveu lui écrivit régulièrement et glissa même dans une missive une photographie le représentant tenant une trompette. Aucune réponse de la destinataire. Dans toute la pièce, la vieille dame (la comédienne Florence Darel) ne dira pratiquement rien, laissant celui qui est devenu un célibataire misanthrope lui raconter son enfance et déverser sa bile d'écorché. Jusqu'au coup de théâtre final.

Sur le devant de la scène, au centre, six musiciens en demi-cercle (trois cordes à gauche et trois vents à droite) faisant face à leur cheffe et au public. Derrière eux, surélevée sur une estrade, une chambre sans charme sobrement meublée : lit double occupé la plupart du temps par la femme, table de chevet, carpette, fauteuil et porte-manteau. À sa gauche, un décor plus petit abrite les deux personnes assurant l'interprétation artistique en langue des signes (Jennifer Tedderi et Pierre Elliott). Sur la gauche de la scène, la pianiste et, derrière elle, le percussionniste. L'œuvre, d'une heure et demie environ, se compose de quatre actes (les saisons de l'année) et treize scènes. La musique est soit indépendante, soit illustrative quand elle colle à la narration et à ses changements d'atmosphères. Et c'est là sans doute l'une des clés de la réussite de cet opéra de poche qui donne l'occasion à certains instruments – en particulier la trompette (), le piano (, fidèle interprète de la musique de Tanguy), le violon () et le violoncelle () – de devenir solistes et donc d'exister comme personnages à part entière. Quand ils ne sont pas associés par deux, trois ou plus, avec la flûte (), l'alto () et la percussion (). Tous les interprètes sont de parfaits chambristes. L'écriture de Tanguy pour les instruments est tout bonnement époustouflante. Sans esbroufe ni pathos. Ainsi va-t-on de surprises en surprises, du long solo de violoncelle, ample, profond et dramatique à souhait, aux nombreuses interventions de la trompette, ouverte ou bouchée, lyrique lorsqu'elle incarne le vieux garçon, ou bien parfaitement fondue dans l'ensemble lorsque « n'est que » musique. On loue souvent les qualités de mélodiste du compositeur : elles sont manifestes ! Souvent, les instruments doublent le chant. Le livret aussi est remarquable, ménageant régulièrement des moments cocasses.

s'empare de son rôle avec fougue, celui d'un individu révolté et dévasté auquel la voix de ténor sied parfaitement, entre fêlures et rage virile, entre texte dit (40 % du temps) et phrases chantées. Son jeu et ses intonations épousent parfaitement les différents états psychologiques que traverse l'homme blessé. Une véritable performance, puisqu'il s'agit d'un monologue. Et la variété l'emporte sur une monodie aux conclusions descendantes, volontairement monotone car symbolisant la fatalité. Comme l'explique Eric Tanguy dans le programme, l'écriture modale ici ne hiérarchise pas les degrés dans les mélismes du chanteur, ce qui signifie que tout se vaut ou que rien ne vaut dans une existence absolument grise. 

Photo d'un enfant avec une trompette : un drame de l'intimité qui touche tout le monde, et surtout une très belle musique.

Crédit photographique : © Boris Conte

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Paris. Philharmonie – Le studio. 19-V-2026. Éric Tanguy (né en 1968) : Photo d’un enfant avec une trompette, opéra sur un texte de Michel Blanc. Amélie Parias, mise en scène. Robin Laporte, création lumière et scénographie. Avec : Cyrille Dubois, ténor. Florence Darel, comédienne. Anastasie Lefebvre de Rieux, flûte. Joë Christophe, clarinette. Raphaël Harrach, trompette. Jean-Baptiste Bonnard, percussion. Suzana Bartal, piano. Eva Zavaro, violon. Adèle Ginestet, alto. Caroline Sypniewski, violoncelle. Ustina Dubitsky, direction. Yoan Héreau, chef de chant. Jennifer Tedderi, chansigne (association EKKO). Pierre Elliott, silhouette

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