Olivia Grandville explore l’unisson au Festival de Marseille
Salles pleines, publics enthousiastes, de La Criée aux quartiers Nord le Festival de Marseille alterne les créations, comme En même temps d’Olivia Grandville et les découvertes chorégraphiques.
« Une communauté joyeuse et ordonnée, disait Albrecht Knust en 1934 à Nuremberg pour décrire la danse », énonce doctement un Monsieur Loyal en jean brut et pull noué sur les épaules sur sa chemise Oxford, qui ressemble furieusement à l’acteur Benjamin Lavernhe dans le film Le sens de la fête. On a tout juste le temps de se demander s’il fait partie du spectacle, qu’il cède la place à une danseuse chinoise en guêtres et bonnet de bain, bientôt rejointe par sept interprètes, vêtus de même, entamant une danse aux caractéristiques aquatiques.
Olivia Grandville, chorégraphe dirigeant désormais le CCN de La Rochelle, a en effet décidé de s’intéresser à l’unisson pour sa nouvelle création En même temps. Est-elle vraiment synonyme de beauté et d’harmonie, comme l’affirme sans rire ce Monsieur Loyal ou reflète-t-elle une vision totalitaire du monde ? Pour celle qui fut danseuse du Ballet de l’Opéra de Paris, avant de rejoindre la compagnie de Dominique Bagouer, la question mérite d’être posée. Après cette ouverture étrange en mode natation synchronisée, le spectacle réserve de très nombreuses autres surprises, tant il est inventif et jubilatoire, mais aussi très drôle et plein d’humour !
Olivia Grandville fait jeu de toutes les formes de danses, alignées ou collectives, puisant dans le répertoire inépuisable et commun à toutes les cultures, pour construire sa chorégraphie. Des danses collectivistes au Shuhplattler tyrolien, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Olivia Grandville en enchaînant des pas de samba, la danse de fanfare, des figures de rave, aux mouvements caractéristiques des manifestations et de la lutte armée. Et bien sûr à la natation synchronisée…
Les références à l’histoire de la danse sont aussi très nombreuses, comme ce Faune démultiplié en ombre chinoise façon Nijinsky, ou ces bras juxtaposés formant les bielles d’une locomotive, façon Noces de Nijinsky. Olivia Grandville connaît ses classiques ! Outre les danses humaines, l’unisson existe aussi dans le règne animal comme le prouve ce groupe de lézards aux yeux écarquillés et aux langues vipérines qui nous fixe de longues minutes, suscitant l’hilarité du public.
Le mur mobile qui servait de fond de scène, mais aussi de coulisses et de vestiaire aux danseurs, se transforme alors en écran géant. On y projette un fascinant film de César Vayssié, proposant des images juxtaposées des sources dans lesquelles a puisé la chorégraphe, croisées des images beaucoup plus glaçantes de rassemblements totalitaires ou de films futuristes, nous obligeant à remettre en perspective tout ce à quoi nous avons assisté auparavant.
L’unisson serait-il totalitaire ? Comment notre regard sur la danse a-t-il été forgé par les images des Jeux Olympiques de 1936 à Berlin filmés par Leni Riefenstahl, ou des défilés militaires soviétiques ou chinois des années 80 ? La réponse vient à l’épilogue du spectacle : un retour d’une merveilleuse liberté aux origines de l’homme et à sa singularité. Cet épilogue étrange est aussi un émouvant hommage à l’écriture de Dominique Bagouet, et le moment de vérité de chaque interprète. Ils sont tous formidables, comme le spectacle !
Plus tôt dans l’après-midi, c’est Nivine Kallas, la danseuse et performeuse libanaise que le festival de Marseille a découverte en 2024 avec son solo FãSL, qui revient en saison 2 avec un nouveau solo vibrant, baptisé SaHO. Le son du tambour et des percussions orientales s’élève du haut-parleur (on aurait aimé que la musique soit jouée en direct), Nivine Kallas se lève de sa chaise. Avec ses mains frémissantes, aux doigts légèrement écartés, qui bougent à 100 à l’heure, elle se laisse traverser par la musique d’inspiration orientale et devient elle-même un instrument. Quelles sont ces signes dont son corps devient un interprète expressif et engagé ? À intervalles réguliers, elle dessine à l’aide d’un ruban adhésif rouge des formes géométriques sur le cyclo du fond de scène : un trait vertical, qui devient une croix, puis une fenêtre, un peu plus tard, une maison dans laquelle elle s’inclut.
L’après-midi avait commencé avec Nidal, un projet mené avec des détenus par Marina Gomes et Elias Ardouin, dans le cadre du Festival Vis-à-vis, soutenu par le ministère de la Justice. « Des moments de paix pour soi, en dehors de la tempête » dit un détenu. Voici en une phrase le résumé du projet de ce spectacle créé en détention de septembre à décembre 2025 et proposé pour la première fois à la Fabbrica, à Avignon, pour un public pénitentiaire. Marseille accueille en effet la première présentation tout public qui mêle danseurs professionnels et danseurs libérés depuis la création, car il a été difficile d’obtenir l’autorisation de sortie des détenus, ainsi que l’autorisation de la diffusion du documentaire qui suit la représentation.
« C’est le groupe qui crée le vent » rappelle la chorégraphe dans le documentaire d’Elias Ardoin projeté juste après la demi-heure de spectacle. C’est en effet par une image et une impression de tempête que s’ouvre Nidal, sous-titré « dedans-dehors ». Dedans, c’est l’intérieur du centre de détention. Dehors, c’est ce à quoi ces détenus n’ont plus accès. Pour le travail de création en atelier avec les détenus, Marina Gomes a souhaité partir de ce qu’elle connaissait et a puisé dans l’imaginaire de la violence, la bagarre, pour proposer quelques images arrêtées, qui permettent à chaque personnage de se dessiner. Chorégraphe de technique hip-hop, Marina Gomes propose ensuite aux danseurs une écriture du corps assez juste et puissante, dont ils s’emparent résolument et en toute liberté.
















