A Silvacane : le baroque à La Roque
C’est sous les voûtes du cloître de l’abbaye de Silvacane que se déroulent les concerts autour du clavecin au festival de La Roque d’Anthéron. L’ensemble Les Timbres et le claveciniste Jean Rondeau ont porté haut le flambeau de l’excellence baroque.
Les Pièces de clavecin en Concert de Jean-Philippe Rameau fut la première œuvre enregistrée par Les Timbres en 2014. Et quelle oeuvre ! Premières pièces en trio avec clavier de l’histoire de la musique, le clavecin y tient un rôle central et souvent virtuose. Le violon et la viole ne sont pas en reste dans ce dialogue à trois, véritable galerie de portraits qui prend des allures de théâtre musical. Après avoir brillé avec ses opéras qui renouvellent le genre, Rameau réinvente avec ses cinq Concerts la musique de chambre pour en faire une scène d’opéra en miniature.
L’ensemble Les Timbres, au sommet de son art, maîtrise parfaitement ce répertoire qu’il a maturé depuis son premier enregistrement. L’expérience a permis de gagner en liberté et en spontanéité, et le plaisir de jouer ensemble saute aux oreilles. Si le clavecin de Julien Wolfs mène la danse, l’équilibre est parfait entre la viole de Myriam Rignol et le violon de Yoko Kawabuko. La basse de viole à huit cordes jouée ici permet une tessiture très étendue grâce à l’ajout d’une corde dans l’aigu. Jamais la virtuosité ne prend le pas sur la musicalité, et la complicité des trois interprètes met en avant les contrastes de l’écriture ramiste avec beaucoup de naturel. La pièce qui ouvre le quatrième Concert, La Pantomime, jouée vivement, brosse un véritable tableau où il nous semble assister à un spectacle sans paroles des plus expressif. Dans La Rameau, c’est tout un orchestre qui déroule ses traits, et la virtuosité joyeuse des Tambourins qui concluent le troisième Concert nous entraîne dans une danse populaire bondissante. La palette de couleurs des interprètes et leur parfaite connaissance des affects de ce répertoire rend un très bel hommage au génie de coloriste de Rameau. Le public enthousiaste demande deux bis, qui permettent d’entendre deux pièces de clavecin de Rameau arrangées pour trio : Les Sauvages et La Poule.

Deux jours plus tard, le récital de Jean Rondeau est consacré à Louis Couperin, dont il a enregistré l’intégrale en 2024. Le programme est construit en un triptyque de trois suites de danses regroupées par tonalité ; chaque suite se conclut par un tombeau d’un autre compositeur, comme autant d’hommages réciproques entre musiciens contemporains. Le long prélude non mesuré qui ouvre le programme, entamé sur le petit jeu du clavecin, donne le ton du récital : intériorité, voire introspection seront les fils conducteurs d’une interprétation très habitée, « un voyage intime au coeur de l’univers sonore du clavecin français du XVIIème siècle », comme le décrit la note d’intention du programme. L’interprète, par moments penché à l’extrême sur ses claviers, semble faire réellement corps avec les phrases du discours musical. Qu’on ne s’y méprenne pas : le look décontracté de Jean Rondeau (en débardeur et babouches) n’occulte pas la précision de son jeu, à la fois libre et rigoureux. La première suite se termine par le Tombeau de Mézangeau d’Ennemond Gaultier, initialement écrit pour luth, qui met en valeur le grave du clavecin en faisant ronfler les basses. La deuxième suite s’ouvre sur la Duretez Fantaisie, aux harmonies rendues audacieuses par le tempérament inégal. L’hommage final est rendu à Jacques Champion de Chambonnières, qui fut le mentor du jeune Louis Couperin. La Chaconne en sol à la fin de la troisième suite, avant son enchaînement avec le Tombeau de M. de Blancrocher de François Dufaut (encore une pièce pour luth), est un sommet de la littérature pour clavecin de l’époque, joué ici dans un tempo très étiré. On s’éloigne de la danse pour donner de ces pièces une vision quasi romantique. En bis, le Tombeau de M. de Blancrocher de Louis Couperin lui-même porte l’expressivité à son paroxysme. C’est bien d’un voyage intime qu’il s’agit ici.
Crédit photographique : © Franck Denis
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