Anne Teresa De Keersmaeker : « Bâtir sur le futur en investissant dans le passé »
Anne Teresa de Keersmaeker investit Chaillot – Théâtre national de la danse jusqu’au 20 septembre avec un vaste projet autour de Rosas danst Rosas, sa pièce culte créée en 1983, qu’elle transmet à une cinquième génération d’interprètes. Dans le cadre de Chaillot Expérience, elle propose aux générations précédentes de la danser ensemble, et raconte l’histoire de la pièce dans une exposition.
ResMusica : Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir ainsi sur l’histoire et la transmission de cette pièce ?
Anne Teresa de Keersmaeker : Ce projet a d’abord été présenté au mois de janvier, à l’occasion de l’ouverture de notre nouveau site à Bruxelles, où sont réunis Rosas, l’école P.A.R.T.S. et l’ensemble de musique contemporaine Ictus. L’année passée, nous avions déjà travaillé sur l’héritage de Fase à Louvain.
Nous avons aujourd’hui une cinquième génération de quatre danseuses, qui sont d’ailleurs exceptionnelles. Mais je ne voulais pas simplement lancer une nouvelle génération : c’était aussi une autre façon de les rassembler toutes. J’ai voulu, comment dire, bâtir sur le futur en investissant dans le passé.
Dans le Multicast, cinq générations différentes, soit vingt danseuses, se retrouvent ensemble et j’ai réécrit la pièce pour que toutes puissent danser ensemble. Il y a aussi le Supercast, où, à partir des principes qui ont été à la base de l’écriture chorégraphique de Rosas danst Rosas, nous travaillons avec des étudiants, des adolescents et des enfants.
Enfin, l’exposition Sub Rosa retrace toute l’histoire de la création du spectacle, les multiples générations qui l’ont dansé et ses différents points de départ. On y retrouve également Hoketus, dont la musique a été une source d’inspiration pour l’écriture de la composition musicale du quatrième mouvement de Rosas danst Rosas.
« Se jeter avec son corps contre un mur, c’était évidemment une énergie propre aux années 1980. »
RM : Cette pièce fondatrice, Rosas danst Rosas, est aujourd’hui transmise à la cinquième génération d’interprètes. Qu’est-ce qui a changé dans la perception de la danse et du féminin par ces jeunes femmes d’aujourd’hui, par rapport à celles d’hier ?
ATDK : Rosas danst Rosas a été créée en 1983. C’était le troisième spectacle que je faisais, dans la suite de Fase, qui avait été écrit pour deux femmes. Il y a un champ de tension entre, d’un côté, la répétition, une très grande abstraction et, de l’autre, une physicalité qui était propre à ces quatre jeunes femmes à ce moment-là, avec une intensité physique parfois définie comme axée sur une notion de dépense. Se jeter avec son corps contre un mur, c’était évidemment une énergie propre aux années 1980.
J’ai le souvenir très précis que, déjà à ce moment-là, je voulais prendre de la distance quand on me demandait si c’était une pièce féministe ou si elle revendiquait une identité féminine. J’ai toujours eu une réticence à m’identifier à cela. C’est vrai que c’est une danse quelque part jubilatoire et combative, mais qui ne renie pas une féminité particulière qui est littéralement incorporée à l’écriture.
Quand on parle de minimalisme, de structures mathématiques, tout cela invoque un sentiment de distance, de froideur, d’absence d’émotion. Mais le corps, qui porte toutes les traces des expériences vécues, est par définition aussi un corps émotionnel. Dans ce spectacle, je ne sais pas s’il est juste de parler de quelque chose de revendicatif, mais il y a une très grande souveraineté, qui réclame son identité de jeune femme sans vouloir donner un message, sans vouloir accuser.
RM : La version Multicast que vous allez proposer à Chaillot cherche-t-elle à montrer le passage du temps ou, au contraire, à valoriser la démarche de transmission dans laquelle vous êtes engagée ?
ATDK : Le passage du temps est inévitable parce qu’il se marque sur les corps. Une femme de 60 ans, un être humain de 60 ans : le temps laisse des traces. Il n’y a pas de volonté d’incorporer une stratégie vis-à-vis de cela.
Mais je crois que le fait de voir la diversité des femmes qui, à différents moments de leur vie ou de leur carrière, partagent cette écriture devant un public, est une expérience particulière et exceptionnelle. Elle nous fait réfléchir non seulement en tant qu’interprète ou chorégraphe, mais aussi en tant que public. Celui-ci redécouvre la pièce et, en même temps, redécouvre sa propre vision en tant que spectateur ou spectatrice.
RM : Dans Rosas danst Rosas, les mouvements renvoient à des gestes de la vie quotidienne, même si leur combinaison demande certaines aptitudes. À travers le projet Re:Rosas! et les tutoriels vidéo enregistrés en 2013, puis remis en avant en 2020 pendant le confinement, vous avez invité un large public à s’approprier la « danse des chaises ». Était-ce une manière d’inscrire la pièce dans la culture populaire ou de la rendre universelle ?
ATDK : Ni l’un ni l’autre, et les deux quelque part ! C’était d’abord faire un geste de transmission. L’idée était inspirée par une classe du secondaire qui, au lieu d’écrire un compte rendu du spectacle qu’elle avait vu, avait proposé de le refaire. On s’est aussi un peu inspiré des leçons de Stromae, qui explique comment il écrit sa musique. L’idée était de rendre cette danse abordable au mouvement dans sa plus grande diversité : des hommes, des femmes, des enfants, partout dans le monde. C’est ce qui s’est concrétisé et continue à se concrétiser aujourd’hui. Nous recevons toujours des vidéos, qui sont d’ailleurs présentes dans l’exposition.
« La musique est toujours mon premier partenaire. »
RM : Qu’est-ce qui, dans votre vocabulaire gestuel, la composition ou le rythme de l’écriture chorégraphique, a profondément changé depuis Rosas danst Rosas ? Qu’est-ce qui compte pour vous aujourd’hui ?
ATDK : C’est une question difficile ! La musique est toujours mon premier partenaire. Et comme j’ai travaillé avec des musiques très, très différentes – de John Coltrane à Bach, Beethoven, Gérard Grisey ou Jacques Brel, quelque part cette source d’inspiration, ce premier partenaire, a donné différentes écritures chorégraphiques. Au départ, j’ai travaillé principalement avec des femmes et puis, en cours de route, j’ai peut-être davantage chorégraphié pour des hommes. J’ai aussi mené des projets très différents, notamment des pièces qui étaient vraiment des recherches plus aiguës.
RM : Depuis quelques années, les arts visuels occupent également une place importante dans votre travail. Qu’ont-ils apporté à votre écriture ?
ATDK : Les arts visuels invitent à une autre écriture, à un autre dialogue que celui que l’on entretient avec la musique. J’ai toujours travaillé avec des artistes visuels, comme Ann Veronica Janssens et Michel François. Puis on est passé de l’abstraction à des projets autour de la peinture et de la sculpture, comme dans le grand projet du Louvre ou à la Fondation Beyeler.
Il y a une organisation différente du temps, de l’espace et de la perception. Le temps y est beaucoup plus liquide, il travaille sur la durée. Je crois qu’il y a un parallèle avec ce qui se passe avec la musique. On regarde un tableau différemment quand il est le point de départ d’une danse, ou quand la danse entre en négociation avec un tableau, surtout lorsqu’on est dans un rapport triangulaire entre les arts visuels, la danse et la musique.
J’ai toujours fait des dessins, depuis le tout début, et ces deux dernières années, j’ai également réalisé d’autres choses avec mon partenaire, qui est artiste visuel. J’ai exposé à la galerie Xavier Hufkens à Bruxelles et actuellement au Grand-Hornu, à Mons.
RM : Votre dernière création, Brel, présentée en juillet 2025 au Festival d’Avignon, était une collaboration avec Solal Mariotte. Quels sont vos prochains projets ?
ATDK : Je prépare en ce moment une création sur la musique de Philip Glass, avec six danseurs. C’est quelque part un retour vers la musique de cette époque, celle de Steve Reich et du « early Philip Glass ». C’est le prochain projet que je prépare.
Le projet présenté au Grand-Hornu est, lui, construit autour de l’opus 111 de Beethoven, sa dernière sonate pour piano. La Grande Fugue, que j’ai utilisée pour une création, date de la même période. Le projet du Grand-Hornu restera principalement in situ.
RM : Vous avez multiplié ces dernières années les collaborations et les co-créations. Qu’apporte à votre travail cette confrontation avec d’autres artistes et d’autres écritures ?
ATDK : J’ai fait beaucoup de collaborations : avec Jérôme Bel, Boris Charmatz, Salva Sanchis, Radouan Mriziga, Rabih Mroué, Solal Mariotte, ma sœur Jolente De Keersmaeker, et aussi beaucoup de collaborations avec des musiciens. Ce sont des travaux d’équipe où il y a plusieurs personnes avec lesquelles on sort de sa zone de confort, on échange et on découvre de nouvelles choses. C’est toujours un grand challenge, mais c’est très inspirant.














