Déchéance mentale et pathologies de Robert Schumann
Robert Schumann dans une lettre datée du 30 juillet 1830, destinée à sa mère lui fait part de sa décision de se consacrer totalement à la musique et de renoncer aux études de droit.
De son côté, le pédagogue consulté, Fredrich Wieck (1785-1873), se porte garant d’excellents résultats. Le jeune Robert s’installe un temps chez son professeur et travaille intensément. Clara (1819-1896), la fille de Wieck, est déjà une pianiste confirmée et se produit en concert dès l’âge de neuf ans. Peu à peu l’élève se plaint de douleurs des membres supérieurs et décrit une forme de paralysie du majeur de la main droite, symptomatologie tenace qui le conduira à abandonner finalement la carrière de virtuose.
Quelle était l’origine de ce handicap ? Schumann semble l’attribuer à un appareil qu’il a conçu lui-même dans le but de stimuler sa dextérité ! On évoque une sorte de tendinite résistant aux bains, compresses et même à l’homéopathie. Il ne pouvait utiliser correctement son index droit pour jouer. On a évoqué un possible effet secondaire néfaste dû au traitement médical d’une maladie vénérienne telle que la syphilis par exemple. Le terme de dystonie chronique, caractérisée par une perturbation du tonus musculaire, un trouble de la tonicité, a été également avancé. Robert, en 1831-1832, avait vécu une liaison avec une femme avec laquelle il contracta une infection vénérienne, ainsi qu’il le précisa en février 1855 : « En 1831, j’ai été syphilitique et traité avec de l’arsenic ». Cette information a été transmise par le docteur Richarz (cité par Rauchfleisch, 2004 et signalée, entre autres, par Brigitte François-Sappey, 2000). Cet éventuel diagnostic a été proposé comme source d’une syphilis parvenue au stade de paralysie générale (stade tertiaire). Le chancre syphilitique qu’il rend responsable de douleurs très intenses ne provoque pas normalement de symptômes de ce type. La médecine ne pouvait alors différencier les diverses maladies vénériennes. Par ailleurs, il est très probable que le docteur Richarz a détruit certaines notes.
Robert écrit à sa mère de Leipzig le 15 novembre 1830 : « Je suis souvent lourd, terne et désagréable ; mon rire est d’un ordre sardonique, et il ne reste pas la moindre trace de mon ancien cœur et de mon enthousiasme » et ajoute ressentir « Une angoisse douloureuse, presque enfantine. » Le 5 septembre 1831 il confie dans un courrier adressé à son frère Julius : « L’idée de mourir maintenant, à vingt ans, avant d’avoir fait autre chose que dépenser de l’argent, me rend fou. » La mort de sa belle-sœur Rosalie puis celle de son frère Julius ainsi que l’épidémie de choléra qui touche le pays en 1833 contribuent à accentuer ses tendances à l’hypocondrie et son état dépressif. « Je dois vous avouer ma douloureuse, presque enfantine, crainte du choléra, et ma crainte qu’une crise soudaine mette fin à mon existence », confie-t-il le 5 septembre 1831.
L’état dépressif de sa mère et les disparitions de plusieurs proches ont sans doute exacerbé l’angoisse de la mort et de la maladie dans la psyché du grand compositeur. Au cours des années 1830, il songe au suicide au moins à trois reprises. Et plus tard, au milieu de la décennie suivante, il souffre périodiquement de crises dépressives et d’épuisement nerveux. Il confie à sa mère le 27 novembre 1833 : « Si vous aviez la moindre idée de la léthargie dans laquelle la mélancolie m’a entraîné, vous me pardonneriez de ne pas écrire. » Le couple Clara et Robert entreprend une longue tournée de quatre mois (en janvier 1844) en Russie mais Robert n’apprécie guère son rôle de « mari de la pianiste ». Durant le périple, sa santé ne s’améliore pas, car il est sujet à des phobies, des crises d’angoisse, des vertiges. De retour au pays, on constate une accentuation des symptômes et durant l’automne de l’année 1844, il s’enfonce dans une profonde dépression.
Au cours de l’été 1852, les troubles sous-jacents resurgissent, il souffre d’acouphènes (sensations auditives anormales se manifestant par des bourdonnements, des tintements, selon la définition du Petit Robert) et se voit contraint de confier la direction orchestrale à son assistant Julius Tauch (compositeur et chef d’orchestre allemand, 1827-1895) jusqu’à la fin de l’année. L’état de santé de Schumann se dégrade au cours de l’été 1854 avec en plus l’apparition de douleurs rhumatismales et de douleurs lombaires. En août, des troubles de l’élocution apparaissent. La rencontre des Schumann avec l’immense Johannes Brahms (1833-1897) se déroule le 30 septembre. Ce dernier leur joue ses propres compositions. L’événement se déroule dans un climat riche d’un franc enthousiasme.
Les Schumann partent en tournée en Hollande et remportent un triomphe. En janvier 1854, ils retrouvent leurs amis Brahms et Joachim à Hanovre. De retour à Düsseldorf, les acouphènes récidivent, l’évolution prend un tour dramatique et provoque des hallucinations acoustiques (17 février). Au cours de ces manifestations douloureuses, il entend un thème sur lequel il compose les Variations des esprits. Il se met à crier, à hurler, s’écroule, épuisé. Quelques jours plus tard, le 27, Robert Schumann quitte son domicile en chaussons, revêtu d’une seule robe de chambre, déambule dans la ville, il pleut et se jette dans le Rhin. Sauvé in extremis par des mariniers, il vit un enfer. Clara et ses enfants sont accueillis chez une amie. Le 4 mars, Robert Schumann est emmené à l’asile du Dr Richarz à Endenich, non loin de Bonn. Il n’en sortira plus.
Au cours de l’été 1854, le compositeur se repose, effectue de nombreuses promenades à pied accompagné par un gardien. Clara ne donne pas de nouvelle, même lors de la naissance d’un de ses enfants (le 11 juin). Il ne recevra un courrier de son épouse qu’en septembre. Durant la période qui suit, l’état de santé de Schumann se restaure. Il est visité, entre autres, par Brahms, par le célèbre violoniste Joseph Joachim, Bettina von Armin (femme de lettres allemande, 1785-1859). Il passe beaucoup de temps à l’édition de sa musique et entretient une abondante correspondance, compose quelques pièces qui seront détruites ultérieurement. En mai 1855, Bettina von Arnim écrit à Clara que selon elle son mari a été touché simplement par une « crise nerveuse » et qu’il fallait lui faire quitter l’asile dès que possible. Le Dr Richarz que rencontre Clara ne partage pas du tout ce point de vue. L’espoir que Robert retrouve rapidement sa liberté s’éloigne. Hélas, l’état du patient se dégrade une nouvelle fois et dès lors il prend conscience qu’il devra rester hospitalisé. Une étape dramatique est franchie avec son refus de s’alimenter, il détruit les lettres de Clara et d’autres papiers personnels. Le 23 juillet 1856, Robert Schumann est mourant. Clara se rend à son chevet. Bouleversée, elle rapporte qu’il lui sourit et l’enserre dans ses bras dans un état d’épuisement majeur. Elle confie qu’« elle ne donnerait pas cette étreinte pour tous les trésors du monde ». Dans l’après-midi du 29 juillet, Robert Schumann meurt dans un état cachectique majeur.
Synthèse des symptômes et des épisodes rapportés
Robert Schumann est sujet à des variations d’humeur, à la mélancolie et à la survenue de crises. Les correspondances et récits contemporains décrivent chez le compositeur des périodes d’exaltation créatrice alternant avec des phases de dépression profonde, des insomnies et des épisodes d’anxiété. Il se plaint également d’hallucinations auditives et manifeste des épisodes délirants principalement mentionnés dans ses toutes dernières années de vie. Il souffre d’asthénie et de misophonie. Et d’épisodes d’inconscience, de troubles de l’élocution et toujours de très pénibles hallucinations auditives. Ces manifestations ont été interprétées par certains chercheurs comme compatibles avec un trouble bipolaire ou une psychose affective, mais au total ces hypothèses restent discutées. Concrètement, il ne lui sera plus possible de reprendre sa carrière de musicien et de compositeur.
Interprétations médicales et limites du diagnostic rétrospectif
Prudence historique : Les études contemporaines et récentes examinent les éléments cliniques de Schumann pour proposer des diagnostics possibles, y compris des troubles de l’humeur, des épisodes psychotiques et des facteurs génétiques ou neurologiques. Les experts insistent sur la limitation des diagnostics posthumes : l’absence d’examens médicaux modernes et la nature subjective des sources rendent toute certitude impossible. L’approche la plus responsable consiste à décrire les symptômes et leur impact sans affirmer un diagnostic définitif.
Héritage et rapport entre maladie et création
Œuvre et souffrance : la santé mentale de Schumann a influencé son écriture musicale, tant dans l’intensité émotionnelle que dans la diversité des humeurs exprimées dans ses cycles pour piano, ses lieder et ses œuvres orchestrales. Toutefois, il est important de ne pas réduire son génie à une simple conséquence de la maladie ; sa créativité s’inscrit aussi dans un contexte culturel, relationnel et artistique complexe. De plus, son être au monde aborde deux phases distinctes. D’un côté, il est Eusébius, rêveur sentimental se laissant transporter par un flot de fantasmes et des élans mélancoliques profonds. De l’autre, il est Florestan, celui qui affronte ses emportements passionnés et son tempérament fougueux.
Conclusion… provisoire
La trajectoire psychiatrique de Robert Schumann reste un sujet à la fois humainement poignant et historiquement complexe. Les sources primaires (lettres, témoignages) et les analyses modernes permettent de reconstituer des symptômes et des événements clés, mais toute interprétation du diagnostic dogmatique doit rester nuancée et respectueuse de la personne et de son œuvre.
Principales analyses concernant le cas Robert Schumann
Des débuts problématiques
Le premier biographe de Robert Schumann, Josef von Wasielewski (1822-1896), était un violoniste et compositeur de Leipzig, ami de Robert, à une époque premier violon à Düsseldorf. Clara s’est opposée à ce qu’il rencontre son mari à Endenich à la fin de vie. Des commentateurs ont qualifié son texte de bon travail.
Bertold Litzmann (1857-1926) écrit une biographie de Clara supervisée par sa fille Marie Schumann, qui ne manqua pas de caviarder certains passages de lettres et même de détruire le journal de sa mère tout en surveillant la rédaction du texte. Elle interviendra également plus tard en influençant la biographie de Schumann travaillée par sa sœur Eugénie.
Wolfgang Boetticher (1914-2002) a publié une biographie de Robert Schumann en 1942. Il était membre du NSDAP nazi après avoir travaillé sur l’ensemble du dossier Schumann « dans l’optique de nos principes idéologiques », selon les idéologues nazis. Les recherches de Boetticher, qui est mort en 2002, ont été qualifiées comme fort documentées et sérieuses bien après la Deuxième guerre mondiale.
L’apport précieux de travaux et publications plus récents
Ainsi en est-il des journaux de Schumann disponibles sans suppression depuis 1987 (cette édition critique a été réalisée par Goerg Eismann et Gerd Nauhaus).
Un énorme travail sur la correspondance de Schumann (édition critique) a été entrepris par la Société Schumann de Zwickau (8 volumes parus en 2010).
La correspondance de Robert et Clara Schumann a bénéficié d’une édition critique sous l’autorité de Eva Weissweiler (2001).
Le procès-verbal d’autopsie a été publié dans son intégralité en 1886.
Les docteurs Richarz et Peters ont révélé le Journal de maladie de Schumann dans une édition critique disponible depuis 2006.
Notes sur la personnalité de Schumann (discussion)
La personnalité (et les maladies) de Schumann a fait l’objet de nombreux commentaires dans les ouvrages anciens que l’on peut considérer tantôt comme obsolètes, tantôt comme déficitaires en objectivité.
Il est possible d’affirmer que les traits suivants faisaient partie intégrante de la personnalité du compositeur : son expression écrite est qualifiée de brillante, en franche opposition avec ses qualités d’orateur insuffisantes, avec son élocution qui s’avérait parfois difficilement compréhensible et de niveau sonore faible. Contrarié, il lui arrivait de se lever et de partir sans prononcer un seul mot. Son écriture était celle d’une personnalité cultivée, intelligente, vive, loin de toute médiocrité. Son caractère en faisait une personne ouverte aux idées nouvelles. On le décrit aussi comme dépourvu de jalousie. Hypersensible, hypocondriaque et sujet à de nombreuses phobies (altitude, clés, objets coupants, hôpitaux psychiatriques…). Il affichait un tempérament mélancolique certain. Son caractère pouvait varier rapidement, non dénué d’humour, parfois brutal, tendre, cinglant, ou bienveillant. Le stress le menait volontiers vers la somatisation ou l’ingestion abusive d’alcool.
Il convient de rappeler que le compositeur fut touché par la mort de proches. Ainsi sa sœur se jette dans les eaux de la Mulde à l’âge de 19 ans. Peu après son père, qu’il admirait intensément, décède à son tour (1826). Ces événements le marquent profondément et durablement. Après une de ses premières crises survenues en 1833, il écrit : « Une idée fixe celle de devenir fou m’avait envahi ». Cette pensée ne le quitte guère et s’intensifie sérieusement en 1852, elle l’amène à perdre pied plus souvent, à s’éloigner des réalités et observer des phases de mutisme perturbant sa vie relationnelle. On sait qu’il s’enfonce dans certains comportements tels que l’occultisme, il fait tourner les tables, entend des airs de façon obsessionnelle, il s’imagine frapper à la porte des enfers…
- Informations concernant les pathologies de Robert Schumann
On l’a compris la santé de Schumann a donné lieu à de nombreuses spéculations. Un grand nombre de zones d’ombre accompagnent divers épisodes de son existence. Sa tentative de suicide n’est confirmée par aucun témoin direct et a été décrite longtemps après l’événement. De plus, la presse de l’époque n’en fait pas mention. Les recherches ont pu affirmer que le malade a quitté son médecin (docteur Hasenclever) qui a conversé directement avec Clara. Un médecin a conclu que le compositeur aurait eu une crise de delirium tremens.
Un autre fait est remis en cause : Schumann ne se serait pas rendu volontairement à Endenich. Il craignait, on l’a vu, les institutions psychiatriques. On a déterminé qu’il avait agressé les gardiens lors de son arrivée dans l’établissement hospitalier. Il semble que contrairement à ses allégations, Clara n’avait pas été empêchée de rendre visite au patient. Elle prit connaissance de sa correspondance et donnait son avis sur les visites au patient. Robert confiait qu’il entendait de la musique dans sa tête, ce que le docteur Richarz pensait être des hallucinations et en concluait avec certitude à la poursuite de l’enfermement.
Lorsque Robert Schumann décéda, le docteur Richarz proposa l’hypothèse de la syphilis. Clara ne s’opposa pas à cette possibilité. Ce diagnostic reste toujours une possibilité très reconnue. L’autopsie pratiquée alors n’apporte pas d’éléments susceptibles de confirmer cette éventualité. Malgré cela, le patient n’a pas présenté l’apparition de signes laissant penser à une syphilis tertiaire avancée (comme des troubles de la mémoire, de l’écriture, l’existence d’une paralysie générale, lésions cutanées, troubles cardiaques, symptômes neurologiques…).
De nombreux symptômes relatifs aux écrits des membres soignants et du patient lui-même ont conduit à retenir un possible trouble bipolaire. Un autre médecin (Udo Rauchfleisch) avança l’existence d’une psychose schizoïde.
Par ailleurs, le psychiatre Uwe Peters de l’Université d’Utrecht, après l’étude de divers documents, propose une hypothèse étonnante : Schumann ne souffrait d’aucune maladie mentale, tout au plus d’une « bipolarité créatrice » ! Il rejoint ainsi ce que pensait avec conviction Bettina von Arnim.
En définitive, les pistes paraissent multiples, complexes, contradictoires, contestables parfois. On a diversement évoqué au fil du temps les pathologies suivantes : dementia praecox (Paul Julus Möbius, 1906), psychose maniaco-dépressive, modifications cérébrales (Gruhle, 1906), schizophrénie (synonyme de démence précoce, Bleuler, 1911) et plus tard … des interprétations psycho-somatiques, psychanalytiques… comme le précise François-Sappey (2000) qui ne néglige pas totalement la syphilis et ses complications. Des intrications d’intensités diverses avec d’autres pathologies ont été indiquées : alcoolisme, tuberculose (alors nommée phtisie), malaria. Il vit des périodes d’isolement et de repli sur soi, des phases de culpabilité et d’aboulie.
Dans son travail intitulé La maladie de Robert Schuman (1998), le psychiatre français Régis Pouget (1930-2025) reprend et discute différents diagnostics dont voici les principaux traits. Comme tant d’autres avant lui il pose la question lancinante : Quelle maladie a frappé Robert Schumann ?
Le médecin indique que le diagnostic de schizophrénie a été avancé mais cet avis lui paraît « invraisemblable » justifiant les éléments suivants : l’extrême sensibilité du musicien, la diversité de ses centres d’intérêts en dehors de la musique, son appétence pour la littérature, son intérêt pour le latin, le grec, les voyages. Sur un plan relationnel, ses amitiés s’avèrent intenses et prolongées. On sait que plus jeune, il lui arrive de participer activement à des soirées. Il confiait volontiers qu’il souhaiter avoir plusieurs enfants.
Le même Pouget pense plus probable le diagnostic de paralysie générale, au cours de laquelle un état de démence s’installe progressivement touchant des adultes dont l’origine est liée à une syphilis contractée plusieurs années auparavant. Rappelons que la syphilis est contagieuse : roséole cutanée dans la phase primaire (présence d’un chancre sur les zones sexuelles) et dans la phase secondaire (roséole). Ensuite, le patient atteint de cette pathologie n’est plus contagieux. Clara fut donc épargnée. Pour reprendre les informations données par le docteur Pouget, la maladie est contractée entre 35 et 50 ans. Elle passe le plus souvent inaperçue. On pourrait quand même évoquer une baisse de l’activité intellectuelle, une perte d’initiative, une baisse d’énergie, des poussées de tristesse sans autre cause décelable, des céphalées, des accès de douleurs fulgurantes, des moments d’aphasie. Le psychiatre distingue trois types de début de la pathologie. D’abord on remarque une phase d’excitation euphorique accompagnée ou pas d’accès alcooliques et la présence d’un déficit intellectuel. Le deuxième type de début s’accompagne d’une asthénie physique et psychique avec des préoccupations hypochondriaques, d’une sensation de fatigue générale, de diminution de la masse musculaire, des sensations de brûlures, de sensation de vide du cerveau. Il existe aussi des troubles de l’humeur, d’accès de découragement, d’anxiété, de pleurs et d’un sentiment que la guérison n’est pas à espérer. S’y ajoutent aussi des troubles de la mémoire et du jugement. Le troisième type d’entrée dans la maladie est marqué par un affaiblissement intellectuel. L’indécision, le désintérêt et une perte d’initiative sont fréquents. Les accès de colères sans raison palpable aussi. Le sujet manifeste du désintérêt voire de l’indifférence. D’autres symptômes comme un délire des grandeurs, un délire hypochondriaque, des épisodes oniroïdes peuvent se rencontrer.
Lorsque la pathologie s’installe vraiment, le trait dominant est l’affaiblissement du jugement dont les manifestations sont des propos ou des actions illogiques, voire absurdes, un déficit de synthèse intellectuelle. La parole perd de sa limpidité tout comme l’écriture devient méconnaissable, la mémoire s’affaisse, l’affabulation n’est pas loin et le respect des convenances sociales se dilue. On note également l’instabilité de l’humeur, une irritabilité, des hallucinations auditives, des rêveries délirantes et des illusions auditives.
La description de l’aggravation constatée fait état de troubles moteurs, de parésies, de tremblements, de secousses musculaires, d’élocution difficile. La dégradation s’aggrave avec l’apparition d’un amaigrissement, d’une apathie majeure, d’une irrémédiable avancée vers la mort de Robert Schumann dont l’état de démence était net dès 1853, mais à ses débuts palpables à partir de 1844. Enfin, rappelons que la syphilis n’était pas curable à cette époque. En dépit de plusieurs autres hypothèses plus ou moins documentées l’analyse formulée par Pouget et bien d’autres laisse croire à la très forte probabilité d’une syphilis tertiaire.
La difficulté d’y voir plus clair a néanmoins amené, plus récemment, divers spécialistes à évoquer une maladie plurifactorielle et à nuancer l’approche frontale du terme générique de « folie ». La possibilité d’une structure psychotique a été aussi défendue par Liliane Havard dans sa thèse doctorat (2008). Influence de la psychanalyse lacanienne selon Marie Poulain-Berhault (Illustration clinique de la non-fermeture du corps dans la psychose : Robert Schumann, composer ou se décomposer). Selon elle, « le choix de la musique a eu un effet de fragilisation psychique qui s’est inscrite dans son corps. » Pour d’autres, comme Michel Schneider dans son ouvrage Schumann : Les voix intérieures (2005), le compositeur s’est battu avec une terrible force pour lutter contre la folie. Ainsi aura-t-on évoqué divers diagnostics ! Syphilis, démence précoce, psychose maniaco-dépressive, schizophrénie, névrose phobique.
En conclusion
Robert Schumann, incarnation du musicien romantique, en permanence en équilibre instable entre les extrêmes de l’esprit humain, n’a pas fini d’interroger par ses aspects lumineux en conflit avec ses tendances à s’enfoncer dans les ténèbres. Cette modeste présentation confirme assurément que conclure définitivement sur le cas Schumann demeure un vœu pieux qui ne donnera jamais la réponse implacable que chacun aimerait dépister en explorant sa vie accidentée et son tempérament contrasté.
SOURCES (sélection)
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BUHLER François, Robert Schumann in Quatre Grands Compositeurs bipolaires, Art et santé mentale, t.2, Publibook, 2019
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DOMSCHKE Katarina, Robert Schumann’s contribution to the genetics of psychosis, Psychiatry in music, British Journal of Psychiatry, National Institute of Health, 2010
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HAVARD Liliane, Création musicale et psychose chez Robert Schumann, 2008. Thèse de doctorat en psychologie (Nantes)
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POULAIN-BERHAULT Marie, Robert Schumann, composer ou se décomposer, psycho-clinique.org, 2018
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Génie musical et bipolarité, le cas Robert Schumann, lissa.fr, 2017
VETOFF-MULLER Candice, Robert Schumann : L’homme- étude psychanalytique, Bibliothèque de Paris, 2004
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MAROILLAT Brigitte, Robert Schumann, anatomie d’une folie, Forum Opera, L’Harmattan, 2019
QUELQUES DÉFINITIONS ACADÉMIQUES
D’après Psychiatrie de l’adulte de Th. Lemperière et A. Féline (Abrégé. 1984. Masson).
Syphilis : Maladie vénérienne, contagieuse, causée par un tréponème.
Psychose maniaco-dépressive : Maladie mentale ignorée de la personne qui en est atteinte (à la différence de la névrose) et qui provoque des troubles de la personnalité.
Schizophrénie : Trouble psychotique caractérisé par une distorsion de la pensée et de la perception, et la perte de contact avec la réalité.
Phobie/Névrose phobique : crainte angoissante spécifique, déclenchée par un objet ou une situation n’ayant pas en eux-mêmes un caractère dangereux entraînant des conduites d’évitement, au-delà du contrôle volontaire, bien que le malade soit conscient du caractère absurde de sa crainte.
Démence / Démence précoce : Déchéance irréversible des activités psychiques, mentales. Synonyme : Aliénation, folie.
Névrose phobique : Ensemble des troubles mentaux graves.
Aphasie : Perte totale ou partielle de la capacité de parler ou de comprendre le langage parlé ou écrit, due à une lésion cérébrale.
Hébéphrénie : c’est la schizophrénie du sujet jeune.
Mélancolie psychique : Etat d’asthénie dépressive aiguë.
Misophonie : Trouble qui affecte la manière dont certaines personnes perçoivent certains bruits.















