Pluie d’étoiles à Deauville
C’est de saison : les Étoiles sont visibles dans le ciel d’août. Elles sont descendues à Deauville pour le festival Deauville sur pointes, le temps d’un gala très pertinent.

Deauville sait décidément se souvenir. La cité balnéaire de la côte fleurie n’a pas oublié qu’elle a toujours accueilli la danse avec bienveillance et curiosité, au fil des décennies. Dès 1912, pour la saison inaugurale du nouveau théâtre de son Casino, les Ballets Russes de Diaghilev sont venus au casino de Deauville, en présence de… Nijinsky et de Bronislava Nijinska. En août 1961 (le soir de l’érection du mur de Berlin), Rudolf Noureev, qui a fait défection deux mois plus tôt, a dansé à Deauville avec Rosella Hightower et c’est là, dans le hall de l’Hôtel Normandy, qu’il a croisé la danseuse américaine Maria Tallchief, laquelle l’a emmené dans la foulée à Copenhague où Noureev rencontre Erik Bruhn dont il tombe amoureux et Vera Volkhova la professeure russe de Margot Fonteyn. On connait la suite…
Les Ballets Russes et Noureev figurent donc parmi les lignes directrices du Gala d’Étoiles proposé par le festival Deauville sur pointes au Théâtre du Casino Barrière. Pas moins de neuf solistes que l’on ne voit jamais en France (à l’exception de Léonore Baulac), venus des ballets de l’Opéra de Paris, de Berlin, Vienne, Munich, Amsterdam ou d’Italie se retrouvent pour des suites de solo ou des pas de deux célèbres ou méconnus.
Léonore Baulac, la Française de la soirée, ouvre les festivités avec une très belle Sylphide bournonvillienne. Elle en a tout le style, romantique, léger, discret tout en restant mutine, attirant dans ses filets le Roumain Dinu Tamazlacaru (soliste à Berlin), jovial et doté d’une belle batterie.

Les Trois Gnossiennes de Satie, natif de Honfleur, vues par le Néerlandais Hans von Manen (que Noureev avait programmé à l’Opéra) sont servies divinement par Elisabeth Tonev (Étoile au Staatsoper de Munich) et Giorgi Potskhishvili (principal du Het Nationale Ballet d’Amsterdam). Il y a chez elle un abandon la rendant irréelle et tous deux dans une fluidité à l’image de la partition de Satie. Maria Kochetkova (ex-Étoile au San Francisco Ballet et à l’American Ballet Theatre), qui a également programmé cette soirée, donne deux solos contemporains signés Liliana Barros puis Marcos Morau, assez fascinants par leurs mouvements frénétiques et désarticulés que l’on connait bien chez Morau mais qui sont longs et surtout trop ressemblants, même si l’un est sur talons hauts et l’autre sur pointes.
Liudmila Konovalova (Étoile de l’Opéra de Vienne) et David Motta Soares (Étoile du Ballet de Berlin) donnent les pas de deux du Cygne noir et du Cygne Blanc du Lac des Cygnes. Et c’est étonnant de voir comment une danseuse stressée et déstabilisée dans le cygne noir, peut ressusciter dans le blanc, plein de douceur et d’émotions, rassurée sans doute aussi par le partenariat sans faille du danseur brésilien, allure superbe et technique impeccable, qui incarne d’ailleurs le rôle titre de Noureev dans le ballet biopic du même nom, que l’on peut encore voir sur Arte.tv.
En seconde partie, Leonore Baulac donne joliment la variation au bouquet de Nikiya dans La Bayadère en s’arrêtant avant l’apparition du serpent mortel, ce qui est un peu étrange. Son partenaire de La Sylphide revient seul également, avec le solo des Bourgeois de Ben van Cauwenbergh. Dinu Tamazlacaru n’a plus la verve acrobatique du jeune Daniil Simkin, mais il a l’insouciance, la nonchalance, l’humour décalé nécessaires à la mise en geste de la chanson narquoise de Jacques Brel.

Finalement, la véritable découverte coup de cœur de cette soirée est le duo italien constitué de Simone Repele et Sasha Riva. Formés à l’École du Ballet de Hambourg, embauchés au Ballet du Grand Théâtre de Genève, ils sont aujourd’hui chorégraphes free lance (ils ont notamment signés les parties dansées de la cérémonie d’ouverture des JO de Milan Cortina). Leur duo « I’m on your side » sur la chanson de Simon and Garfunkel est une réussite absolue, donnant à voir deux hommes dont on comprend qu’ils sont très âgés et qu’ils vont lutter pour la vie, en s’efforçant de garder un corps présentable. On pense évidemment à MayB de Maguy Marin, à Buster Keaton ou Charlie Chaplin. Les deux danseurs sont aux antipodes l’un de l’autre, l’un est immense avec un visage très long et l’autre est petit et râblé. Et pourtant, à eux deux, ils forment les deux facettes d’un même corps, avec une capacité à se mouvoir terriblement émouvante.
On ne retrouve pas le même talent chorégraphique dans la version de L’Oiseau de feu signée Marco Goecke qu’ils dansent ensuite. C’est dire si leur talent est grand, qui n’attend que d’éclore, notamment en France, où ils n’ont encore jamais travaillé. Les directeurs actuels de grande compagnie devraient se pencher sur ce duo de chorégraphes extrêmement prometteurs, dont on verra déjà, l’an prochain, la création qui leur a été commandée par le Béjart Ballet Lausanne.
Crédits photographiques : Andrey Uspenskiy © dancersdiary











