Carton plein aux Musicales de Blanchardeau
« Une écoute exceptionnelle. » C’est peut-être Jean-Philippe Collard qui aura résumé le mieux, en clôture des Musicales de Blanchardeau, la spécificité de cette manifestation estivale dédiée depuis 24 ans en Armor à la musique de chambre, et dont la totalité des six concerts ont été suivis cette année à guichets fermés.

Jeunes et habités
Pas un seul prie-dieu disponible lors du premier concert pour entendre trois jeunes artistes de la Fondation Gautier Capuçon. L’édition 2018 avait révélé bien avant sa nomination aux Victoires de la Musique le violon d’Elise Bertrand. Elle qui est aussi pianiste et compositrice revient en la chapelle de Kermaria, entourée de Shicong Li au violoncelle et d’Adrian Herpe au piano. Rachmaninov ouvre le festival comme il le refermera dix-sept jours plus tard. Du début enchanteur du Trio Elégiaque du compositeur russe au très nourrissant Trio n°1 de Brahms, avec un passage en grâce par la brève Elégie de Josef Suk, la jeunesse déjà très habitée des interprètes fait merveille, Bertrand et Li rivalisant d’ardeur autour du piano ultra-maternant de Herpe. Sur l’Adagio, puissamment introspectif, les deux garçons ferment les yeux. Les fins de mouvements sont particulièrement soignées, l’ensemble étant exécuté avec une maturité inversement proportionnelle à la jeunesse des interprètes, qui n’hésitent pas à offrir en bis le deuxième mouvement du Trio de Fauré.
Hilarant et virtuose
Depuis que, dans les années 80, Il Giardino Armonico a fait réapprendre Vivaldi, on pensait avoir peu ou prou entendu la version définitive des Quatre saisons, la version « recomposed » de Max Richter pouvant apparaître comme le coup de grâce de l’innovation en la matière. Le chef-d’oeuvre a de fait encore des choses à dire, à l’instar de Jean-Christophe Spinosi qui, a la tête de son Ensemble Matheus, vient d’en donner en l’Église de Pléguien un version des plus inventives. Un bonheur n’arrivant jamais seul, dit-on, le bouillonnant chef fait précéder chacun des douze mouvements de cet « opéra de la Nature » d’une autopsie fouillée (extraits musicaux à l’appui) des didascalies sur lesquelles Vivaldi a déposé ses notes, le tout dans une logorrhée finaude autant qu’hilarante. Le plus surprenant reste néanmoins l’exécution musicale elle-même : neuf instrumentistes seulement autour du violon admirablement maîtrisé de Spinosi, mais une furia sonore d’une virtuosité contagieuse, d’une inventivité confondante. On n’oubliera ni les oiseaux chantant en mineur après l’orage du premier mouvement du Printemps, ni l’effet de basse de vielle qui introduit le troisième, ni le sommeil flippant de l’ivrogne sur l’atone mouvement lent de L’Automne, ni les pieds « gelés » qui frappent en cadence le sol pour conjurer le froid de L’Hiver, et encore moins le hors-piste de certaine « queue du chien » ne remuant que dans l’imagination passionnée et passionnante du maître de cérémonie. Spinosi communique avec tous ses complices : le violoncelle, par exemple dont le bonheur de jouer et dont la complicité l’unissant avec l’archi-luth font plaisir à voir autant qu’à entendre. Chacune des saisons, interrompue par quelques oasis lyriques glanés chez Haendel et Rameau, révèle le soprano printanier et joliment vocalisant de Nina Spinosi, dont les choix musicaux (la Folie de Platée, Les Filles de Cadix de Léo Delibes!) ne font qu’une bouchée de l’assistance.
Transparentes et intérieures
Le public des Blanchardeau connaît bien l’art des Zaïde, premier quatuor féminin de renom : une philosophie qui refuse la dictature du premier violon ; un répertoire (de Haydn à Glass) qui ne craint pas les voyages dans le temps. Intitulée Frantz, leur récent album, et leur troisième invitation au festival, est l’occasion d’une revanche autour de La Jeune Fille et la Mort, donnée en 2019 sans le premier violon de Charlotte Maclet pour cause d’heureux événement. Copieux, le programme ressuscite la nécessité d’un entracte et le souvenir des premières années Blanchardeau, où, sous la présidence d’Annick Gaillard, sa fondatrice, le public était convié au fond de l’église autour d’un verre de cidre… Le concert entre dans le vif de la douleur avec une transcription par Eric Mouret, de l’Erlkönig de Schubert, qui précède un Rosamunde aux clairs-obscurs mélodiques maîtrisés entre le sourire et les larmes. Les sautes d’humeur du quatuor sont affrontées dans une transparence vivifiante autour de l’envoûtement intact d’un second mouvement ce soir quasi-somnambulique. L’osmose est patente. Pour finir, une autre transcription (restée anonyme celle-là), Der Abend sinkt, oasis posé sur un lit de pizzicati du très méconnu Fierrabras.
Pudiques et profonds
Pour sa deuxième apparition aux Musicales, Adam Laloum n’est plus seul : le clarinettiste Raphaël Sévère, déjà multi-récompensé, notamment du privilège d’avoir été le plus jeune artiste nommé au Victoires de la musique classique, a fait le voyage à Pléguien. Classique, le programme n’en a pas vraiment les atours, constitué pour grande partie d’une sélection (onze au total) des transcriptions de lieder de Brahms et de Schumann que les deux artistes viennent d’enregistrer (Sing! chez Harmonia Mundi). Un répertoire de découvertes pour beaucoup, voire exigeant, même si charmeur, la clarinette (et même les clarinettes – en la et en si bémol alternées) s’avérant un ambassadeur convaincant de la voix humaine. Avant ce parcours inédit, les plus familières Fantasiestücke de Schumann ouvrent les oreilles de la plus séduisante façon. Puis avec un Impromptu n°1 de Schubert, le toucher spécifique de Laloum, tout en retenue, installe un immédiat recueillement, prémisse à la dévotion avec laquelle il ouvrira ensuite la route à la clarinette, ne révélant que progressivement les possibilités du Steinway de concert du festival. Complices de quinze ans, Adam Laloum et Raphaël Sévère dialoguent ensuite sans qu’on sache vraiment lequel accompagne l’autre. La Sonate pour clarinette de Brahms est l’occasion de goûter le jeu très nuancé des deux artistes, le souffle murmuré de Sévère (jouant la quasi totalité du programme par cœur) faisant merveille à plus d’une reprise. Deux bis arrangés (l’ineffable Kommt dir manchmal in den Sinn des Zigeuner Lieder), un Hymne à l’amour (« mais version Schumann » rectifie avec esprit Raphaël Sévère) concluent ce concert sobre, profond et pour tout dire, terriblement humain.
Impérial et confident
« Ecoute exceptionnelle, acoustique et piano merveilleux, concert commençant presque à l’heure : tout est parfait », commente avec humour Jean-Philippe Collard à l’issue des presque deux heures passées avec Bach-Busoni, Ravel et Rachmaninov, soit trois temporalités bien espacées dans le temps. Un temps qui, apparemment n’a pas de prise sur la carrière d’un artiste qui avoue à l’issue du concert avoir rajeuni de deux ans en cette soirée de l’été 2026 où la direction du festival la convié pour la seconde fois en justement… deux ans. De Laloum à Collard, le contraste est total d’un toucher l’autre. Bach revu par Busoni en impose mais aussi la puissance avec laquelle le pianiste fait sonner le même Steinway que trois jours plus tôt. Loin d’une banale transcription, la Toccata adagio et fugue BWV 564 est le portail idéal du programme (quel splendide Adagio) avec la façon impériale qu’a Collard, très sûr de l’impact de l’œuvre, d’entrer dans le vif du sujet. Un jeu tout en majesté qui n’est pas loin d’enlever un peu de poésie diaphane à Ravel (la Pavane se pavane et la Sonatine sonne ) mais qui balaie toutes les réticences avec les Six moments musicaux opus 16 de Rachmaninov, dont le crescendo quantitatif de notes emporte tout sur son passage. Des manières d’empereur du piano, mais d’un empereur qui priserait aussi la confidence verbale, n’hésitant pas à briser le quatrième mur pour de précieuses informations musicales (du passage des quatre membres de l’organiste Bach aux deux du pianiste Busoni, des longues mains de Rachma aux siennes, du supplice des entractes qui refroidissent les muscles des doigts) mais aussi intimes, les Oiseaux tristes de Ravel lui évoquant le quotidien de ceux de notre époque qui ne le sont pas moins, au fil d’un long été qui les aura privés d’eau…











