La palette orchestrale de Raquel García Tomás
Sous la direction de Ludovic Morlot, l’Orquestra Sinfónica de Barcelone i Nacional de Catalunya met sur ses pupitres quatre partitions récentes de la compositrice catalane Raquel García Tomás, tout juste 42 ans, l’une des figures majeures de sa génération.

Prix national de musique espagnole en 2020, Raquel García Tomás s’impose dans le paysage de la contemporaine à la faveur d’un langage singulier nourri par sa pratique des arts visuels et un certain don de synesthésie (voire une couleur en entendant un son) qui favorise le croisement des disciplines. Les quatre pièces au programme retracent les premières étapes de son aventure orchestrale débutée en 2020, le catalogue de la compositrice comptant déjà des œuvres de musique de chambre, avec ou sans électronique, et un important corpus d’œuvres scéniques (opéras de chambre).
Flexibilité des lignes, mouvement oscillatoire et fines associations timbrales s’entendent dans Sonic Canvas (« Toile sonore ») de 2000, sa première pièce d’orchestre balayant tout le registre instrumental, entre complexité polyphonique et transparence arachnéenne, bouffées de lyrisme et arrêts sur image. L’énergie circulaire et l’ondulation des textures ne sont pas sans évoquer l’orchestre ravélien et la féérie de ses couleurs.
Des qualités qui se retrouvent dans Las constellaciones que más brillan (« les constellations les plus brillantes) de 2023, toujours en lien avec l’univers pictural – la compositrice dit s’être inspirée de grandes toiles abstraites. Elle y déploie de somptueuses images spectrales où la lumière naît d’infimes variations de timbre. La musique respire, le mouvement est souple et la matière vibratile (flexatone et autres oscillations instrumentales) invitant l’auditeur à une expérience tant visuelle que sonore.
Blind contours n°2 (2021) fait référence à une technique de dessin (à l’aveugle) à laquelle s’entraînent les étudiants des Beaux-arts et que la compositrice transpose au sein des pupitres de l’orchestre, envisageant une écriture semi-ouverte qui laisse aux instrumentistes un espace à leur créativité. Ainsi l’œuvre renouvelle-t-elle ses couleurs à chaque exécution. Le son s’origine dans le souffle, laissant peu à peu affluer une matière sonore qui semble s’autogénérer : scintillements, alliages des bois très ravéliens, la toile sonore est quasi impressionniste, fluide et mouvante, foisonnante mais toujours canalisée.
Faisant intervenir la voix d’un baryton (Josep Ramon Olivé) et les vers du poète catalan francesc Fontanella (1622-1681), Ara si que ets divina (« Là tu es vraiment divine »), la pièce la plus récente du CD (2024) est un bijou délicatement ciselé. C’est une des trois commandes du Barcelona Symphony Orchestra qui devaient accompagner l’exécution du Requiem de Verdi. Le temps y est étiré et la voix flexible, sertie par les sonorités enveloppantes de l’orchestre qui en irradie le timbre. Le chant s’inscrit parfois sur la toile silencieuse laissant advenir la chair nue de l’émotion.
Portées par l’engagement de Ludovic Morlot et la palette chatoyante de son orchestre, les quatre partitions révèlent tout le potentiel d’une voie orchestrale comptant parmi les plus prometteuses de la création contemporaine.
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