Justin Taylor sort le clavecin du musée
Avec son projet « Clavecin XX », Justin Taylor propose un ébouriffant programme de concertos pour clavecin du XXe siècle avec les œuvres de Falla, Poulenc, Français et Górecki.
« Le clavecin n’est pas une pièce de musée » proclamait la vénérable Wanda Landowska, pionnière de la renaissance de cet instrument au début du XXe siècle. Le jeune Justin Taylor marche sur les traces de cette grande artiste en proposant un superbe programme d’œuvres du XXe siècle dédiées au clavecin, dont les deux célèbres concertos de Manuel De Falla et Francis Poulenc, créés par Wanda Landowska. Le disque de Justin Taylor s’articule intelligemment autour de quatre grands concertos, reliés par des pièces solo, permettant un voyage particulièrement équilibré et diversifié. L’artiste a également choisi de jouer sur un unique instrument, un magnifique clavecin moderne des années 1970 d’Anthony Sidey, aux couleurs chaudes et amples, jamais clinquantes.
Le disque s’ouvre ainsi sur le court Hommage à J.S.B. de Béla Bartók, unique pièce des Mikrokosmos dédiée au clavecin. Introduction idoine au savoureux Concerto pour clavecin et ensemble instrumental de Jean Français, également hommage à la musique du XVIIIe siècle. « Tocatta », « Andantino », « Menuet »… Les intitulés de ce concerto de chambre (seuls les cordes et la flûte dialoguent avec le clavecin) sont autant d’indices de l’ancrage résolument « classique » de l’œuvre. La musique de Jean Françaix est celle de la joie pure, de l’harmonie, de l’insouciance et du pur hommage au baroque. Justin Taylor s’y coule avec grâce, parfaitement soutenu par la flûte de Philippe Bernold et les cordes du Quatuor Zaïde.
La transition se fait ensuite par une autre « pièce référentielle », avec la création de Blusinuum pour clavecin solo de Stéphane Gassot (né en 1987), hommage au Continuum de György Ligeti. Nous sommes ici dans un modernisme nettement plus affirmé avec cette pièce obsédante et astucieuse.
Qui offre un enchainement remarquable avec le puissant Concerto pour clavecin et cordes d’Henryk Górecki. Composé en 1980, ce concerto est une pièce majeure malgré sa brièveté, un tour de force hypnotique et presque oppressant dans sa violence. Justin Taylor y est secondé par les cordes de l’Orchestre national de Lille sous la direction de Chloé Dufresne. Tout le monde est au diapason de cette course à l’abîme dans une version éruptive et implacable dans son sarcasme final.
Il faut reprendre son souffle pour enchaîner sur le merveilleux Concerto champêtre pour clavecin et orchestre de Francis Poulenc. Composé en 1927 et dédié à Wanda Landowska, ce concerto est un condensé de tout ce qui fait le charme de Poulenc et ses paradoxes : la joie de vivre teintée de nostalgie, l’humour caché derrière le faux sérieux, la gravité enfantine, l’amour du passé se cognant par instant à un modernisme de bon aloi. Et une orchestration magnifique où la qualité des vents et des bois de l’Orchestre national de Lille est particulièrement mise à l’honneur. La direction vive et précise de la cheffe s’associe parfaitement au jeu solaire de Justin Taylor. On passe du rire aux larmes, d’une marche grotesque à un nocturne angoissé, de la tendresse au sarcasme, c’est absolument merveilleux.
L’équilibre est un peu moins bien trouvé dans le Concerto pour clavecin, flute, hautbois, clarinette, violon et violoncelle de Manuel de Falla. Ce premier concerto pour clavecin du XXe siècle (composé en 1923) est en effet une œuvre âpre, parfois abrupte, conversation chambriste entre un clavecin et cinq instruments plus qu’un concerto proprement dit. La version de Justin Taylor et ses amis paraît un peu sage au regard de l’aspect quasi « cubiste » de la pièce.
Mais cela n’enlève rien au plaisir général apporté par ce beau disque se concluant en forme de clin d’œil avec un ragtime de Scott Joplin (1868-1917). Et oui, même le clavecin est capable de « swinguer »…













