Carmen, oiseaux rebelles : à qui le tour ?
Pour son nouvel opéra promenade, le Théâtre Edwige Feuillère de Vesoul remet en question l’opéra le plus joué de par le monde dans une adaptation qui, pour aussi virtuose qu’elle soit, ne manquera pas de relancer le débat quant à l’intégrité des œuvres.
En adaptant la terrible nouvelle de Prosper Mérimée, Georges Bizet aurait-il imaginé que son opéra deviendrait une manière de Saint-Sébastien des scènes lyriques, aujourd’hui régulièrement transpercé par les flèches d’un XXIe siècle acharné à relire les chef-d’œuvres du répertoire sans crainte de faire rimer relecture avec censure au motif que, dans le cas de Carmen, les applaudissements saluant le génie de l’œuvre puissent être confondus avec ceux de l’indifférence aux féminicides ? Ce serait faire peu de cas de l’intelligence du spectateur, comme semble l’indiquer en préambule la réalisation d’Olivier Lettellier, directeur des Tréteaux de France, qui pousse plus loin encore le bouchon de la remise sur le grill effectuée pile un an plus tôt par Jeanne Desoubeaux (et prochainement à l’Opéra Comique), par un didactisme qui fait dès l’abord quelque peu froid dans le dos : « Il faut qu’on vous explique ce que vous allez voir », fait-il préciser à deux jeunes récitants qui après avoir prévenu : « On avait envie de vous parler d’amour », vont voir leur propre relation amoureuse radiographiée parallèlement à celle de José et Carmen. N’hésitant pas à intervenir dès qu’il s’agit de contester le propos (la drague lourdaude de Micaëla par Moralès, la risible dépendance de José à sa mère, etc…) ou d’arrêter le déroulement de l’intrigue d’un hilarant : « Stop ! Normalement là on se lève et on se casse ! », nos deux tourtereaux, également chargés de narrer les scènes coupées, de planter le décor en transformant les spectateurs en étoiles, en rochers, et même en forêt, découvrent progressivement, au contact de l’héroïne de Bizet, que leur propre relation, même d’aujourd’hui, obéit comme celle d’hier aux codes de la dépendance du féminin au masculin.
Vapeur arrière toute avec Carmen, oiseaux rebelles ! On a changé le titre, coupé des personnages, rajouté du texte, de la musique d’aujourd’hui… Olivier Letellier et ses complices n’y sont pas allés de main-morte pour appliquer le forceps sur le concept de leur utopie: « Je t’aime parce que même si tu ne m’aimais plus je te laisserais partir. » Sans toutefois parvenir à chasser un grain de sable au cœur d’un Acte II qui voit Carmen féminiser José avant de se mettre à faire précisément ce que le livret de Catherine Verlaguet conteste de la toute-puissance masculine : rejeter son nouvel amant parce qu’il n’accepte pas de tout quitter pour elle ! Cette nouvelle Carmen se comporte au bout du compte comme toutes celles qui l’ont précédée depuis 1875 dans les grandes maisons d’opéra, lesquelles n’ont d’ailleurs pas attendu 2026 pour faire réfléchir leurs spectateurs quant au cas Carmen, l’opéra de Bizet y étant depuis belle lurette « relu » de mémorable façon : Py à Lyon, Tcherniakov à Aix, Kosky à Francfort, ou même Peeping Tom à Salzbourg…
« L’idée n’est pas de l’adapter, mais de le faire traverser notre présent »: la relecture du mythe par Olivier Letellier n’en est pas moins brillante, un exploit quand on connaît les contraintes des opéras promenades initiés dans toute la Franche-Comté depuis l’an 2000 par Charlotte Nessi et confiés depuis 2024 à Pierre Beffeyte, nouveau directeur du Théâtre Edwige Feuillère : plein air, déambulations des spectateurs et des musiciens… Deux heures trente durant l’assistance est hypnotisée, même sans autres décors que ceux des villages (huit cette année) qui accueillent le spectacle. Tout y concourt : les idées de mise en scène, la jeunesse comme la vocalité des interprètes (Arthur Pérot, José plus que prometteur, Luc Dhenin, Moralès-Escamillo clair et magnétique, Elsa Roux Chamoux, brûlante Micaëla, Marie Le Normand, touchante Carmen en devenir), la justesse des narrateurs (Perrine Livache et Teddy Bogaert), l’envoûtante réorchestration du chef-d’oeuvre par l’armada des PCL (Percussions Claviers de Lyon), la plume de Catherine Verlaguet (joli coup de grâce asséné sur le terme si commode de « crime passionnel »).
Des translations d’un acte à l’autre dans les rues de la commune haut-saônoise de Charcenne, on gardera souvenir de la grande intelligence du dispositif cruciforme de l’Acte III, parfaitement adapté aux enjeux entre les deux couples, et aussi de celui du IV, espace bi-frontal envahi par le Chœur du Théâtre Edwige Feuillère (jusque là efficace mais par trop sous-employé au plan purement musical) dont les tenues ouvrières feront tomber le bleu de chauffe sur un rouge sang des plus parlants : une dernière scène vraiment magnifique, même si… Même si une voix parlée s’élève encore : « On ne vous jouera pas la mort de Carmen parce qu’on ne veut plus les montrer, ces images-là. » Même si une nouvelle musique, composée par Didier Puntos comme celle qui clôt assez étrangement le III, s’élève elle aussi pour parapher en notes l’ambition de cette Carmen plus tout à fait de Bizet. Les artisans de la soirée, ont au bout du compte consenti à parapher le programme d’une très honnête quintuple signature : Carmen, oiseaux rebelles de Georges Bizet, Didier Puntos, Catherine Verlaguet, Olivier Letellier, Gilles Dumoulin.
Une soirée passionnante donc mais un brin inquiétante aussi. Si on a bien noté que La Flûte enchantée est dorénavant délestée – ici l’an passé, à Aix cet été– de certain duo de prêtres accusé de misogynie, un cran aura été clairement franchi ce soir. Dans la foulée, le futur de l’opéra ne va-t-il pas dorénavant être tenté de se passer par exemple du seppuku de Butterfly au motif que cette dernière s’est faite abuser par Pinkerton, ou pis, de l’Enchantement du feu de La Walkyrie au motif que Brünnhilde y est punie pour avoir oser résister au patriarcat de Wotan ? Oui, après cette Carmen, à qui le tour ?













