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A Lyon, Olivier Py rabaisse Carmen

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra. 1-VII-2012. Georges Bizet : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Chorégraphie : Daniel Izzo. Avec : Josè Maria Lo Monaco, Carmen ; Yonghoon Lee, Don José ; Giorgio Caoduro, Escamillo ; Carl Ghazarossian, Remendado) ; Christophe Gay. Le Dancaïre ; Vincent Pavesi, Zuniga ; Nathalie Manfrino, Micaëla ; Elena Galitskaya, Frasquita ; Angélique Noldus, Mercédès ; Pierre Doyen, Moralès. Orchestre, Chœur et Maîtrise de l’Opéra de Lyon (chef de chœur : Alan Woodbridge). Direction musicale : Stefano Montanari

Ça y est ! Nous y sommes ! Sur un plateau débarrassé de tous ses décors, une haute structure métallique tourne lentement offrant au spectateur un espace nu dans lequel Carmen tente d’échapper à Don José qui, fou de jalousie, bientôt plantera le couteau mortel dans le ventre de sa maîtresse. réussit là une scène où l’émotion de la musique sombre de Bizet se marie avec le théâtre, le livret. Le problème est qu’il aura fallu attendre près de trois heures pour qu’enfin, il se souvienne qu’il raconte Carmen. Et c’est là, lorsqu’étendue, poignardée par la lame de Don José que Carmen, soudain ressuscitée, se lève pour s’en aller d’un pas ondulant sur le fond de scène. Bien évidemment, d’un coup, d’un seul, l’émotion dans laquelle la force de cet opéra mythique a failli entraîner le metteur en scène retombe lamentablement. Comme les bras des malheureux spectateurs qui croient encore à la magie, à l’élévation que procure le spectacle d’une œuvre lyrique. Mesdames et Messieurs, n’auriez-vous donc pas compris que le mythe de Carmen est immortel ? Non ? Ne craignez rien, le grand va tout nous expliquer.

Avec son décor tournant, parfois grinçant et bruyant, entre un hôtel à jardin et un commissariat de police à cour, les épisodes se succèdent tantôt sur une scène du théâtre de Carmen, tantôt dans ses loges ou encore dans l’auberge de Lillas Pastia, dans un bric à brac d’éclairages, d’escaliers, de portes, de passages, sur un fond de scène de brousse africaine et de palmiers aux verts pétants d’un effet kitch de mauvais goût.

Comme à son habitude, Olivier Py nous attire dans son univers. Il nous y entraine, nous en gave et nous détourne de l’argument. Chargeant son spectacle de mille parasites, personnages annexes, accoutrements incongrus, il montre une foultitude de scènes qui n’ont rien à voir avec l’intrigue. Comme ce singe montant aux colonnes métalliques du tréteau. Et parce que un metteur en scène à la mode doit cultiver la provocation, il transforme (qui sait pour quelle raison) Le Dancaïre et Zuniga (ou peut-être était-ce Moralès) en « drag queens », les attifant d’une mini-jupe de ciré rouge, et de perruques. Jamais avare de l’inutilité d’un geste, voir d’un symbole, « sa » Carmen arrache de sa hampe le drapeau français qui flotte à la porte du commissariat de police, pour y pendre sa combinaison rouge. Et parce que plus tard, Py décide que Carmen n’est plus un personnage réel, mais une figure de théâtre mis en abyme, Don José se grime en clown dès lors qu’il trame son dessein assassin. Ce n’est plus Carmen, c’est I Pagliacci. Tout juste si on n’entonne pas « Ris-donc Paillasse ! »

Certains jugeront ces incursions, ces citations, comme des coups de génie, sans imaginer un seul instant que ces facéties scéniques dénaturent l’œuvre de Bizet et de ses librettistes. Quoique habile faiseur de spectacles, la logorrhée scénique d’Olivier Py est si envahissante qu’on n’entend plus la musique. Les airs les plus célèbres sont interprétés comme des passages obligés et non plus comme des parties prenantes de l’intrigue. Ainsi en est-il de L’amour est un oiseau rebelle et Sur les remparts de Séville que Carmen chante comme des rengaines, comme un bis, à son « show ». Parce que Carmen fait son show. Nue dans un juste-au-corps couleur chair, comme le chœur féminin, elle est une danseuse de revue (pas du Crazy Horse ou du Lido dont les spectacles sont autrement plus dynamiques et esthétiquement plus beaux que les ondulations de la Carmen lyonnaise).

En prenant cette option scénique, le choix d’une Carmen ne pouvait que se porter que sur une chanteuse à la nudité possible. Ainsi, la distribution lyonnaise s’est offert les services d’une cantatrice plus séduisante physiquement que vocalement. (Carmen) chante toutes les notes de la partition, mais manque manifestement de la dimension féminine, sexuelle, et des moyens vocaux qu’on attend de la femme de Mérimée. C’est une Carmen réduite, rabaissée dans son image, dénaturée dans son essence de femme libre. Elle ne suscite guère la folie des hommes. Ainsi, on ne croit pas à l’amour qui l’habite, ni à celui de Don José (). Le ténor sud-coréen possède une voix. Une voix forte et vaillante, mais sans beauté ni finesse et pas toujours en accord avec le diapason.

Cette distribution lyonnaise est certainement l’une des plus ordinaires jamais réunies sur cette scène avec une (Micaëla) dont les nombreuses hésitations, la voix courte et la justesse discutable n’avait d’égal qu’un jeu fabriqué et surjoué. A ses côtés, Giorgio Caoduro (Escamillo) cherche à briller avec la puissance de sa voix, oubliant qu’en forçant ainsi ses aigus approximatifs, il torture les oreilles sensibles. Des autres protagonistes, si la prestation d’ (Mercédès) reste très correcte, (Frasquita) s’affirme comme la plus charmante voix de cette distribution. Claire, précise, ses interventions sont le seul petit régal sortant de ce magma vocal.

Difficile en outre de juger la prestation de la Maîtrise comme de celui du Choeur de l’Opéra de Lyon souvent en décalage grâce à la direction orchestrale imprécise de . Tirant l’orchestre comme une grosse bastringue, il donne rarement dans la subtilité laissant à son ensemble la liberté de jouer la musique de Bizet sans grâce aucune.

En résumé, à moins d’une réelle envie de provocation, cette production lyonnaise questionne sur l’opportunité d’inviter Olivier Py à exprimer ses fantasmes et son univers dans des œuvres de la tradition lyrique. Peut-être est-ce marcher à contre courant de la mode, mais l’univers si particulier de ce metteur en scène trouverait un auditoire plus réceptif hors des chemins balisés de l’opéra du répertoire populaire. Comme il l’avait précédemment fait avec un certain bonheur pour Le Vase de Parfum, il serait souhaitable qu’Olivier Py écrive ses propres livrets et fasse de la création pour raconter son univers plutôt que d’essayer de le plaquer sur des œuvres existantes.

Crédit photographique : (Carmen), (Don José) © Stofleth

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