Eugenio Visnoviz, une voix retrouvée de la Trieste musicale
La violoniste Valentina Danelon et la pianiste Cristina Santin remettent en lumière Eugenio Visnoviz, figure singulière du premier XXe siècle mitteleuropéen, décédé à l’âge de 25 ans à Trieste, à travers le premier enregistrement de sa Sonate pour violon et piano et l’intégrale des Klavierstücke.
Compositeur et pianiste né à Trieste, Visnoviz se forme au croisement des traditions germanique, italienne et slave. Très tôt actif comme soliste et chambriste, il aborde la composition dès l’adolescence et développe, largement en autodidacte, un langage ancré dans le postromantisme, mais traversé par les mutations esthétiques de son temps. Le programme associe la Sonate en mi bémol majeur pour violon et piano PVH 1309, composée à dix-sept ans, aux seize Klavierstücke PVH 1308 écrits peu après. L’ensemble révèle chez le jeune Visnoviz une écriture déjà étonnamment assurée.
Dans l’Allegro moderato de la Sonate, le violon entre avec une retenue presque suspendue, qui se transforme progressivement en élan et donne à la ligne le sentiment de prendre vie. Ce rapport entre tension et mouvement traverse toute la partition et devient particulièrement sensible dans le Lento assai, où il conduit, soutient et relance la phrase, tandis que le piano demeure présent avec une délicatesse qui lui permet tantôt de s’effacer, tantôt d’adopter un ton plus déclamatoire. Le Moderato assai convainc surtout par l’amalgame rythmique et la qualité de l’écoute réciproque : réponses et reprises s’enchaînent avec naturel. Le contraste de timbres est particulièrement réussi, entre un violon plus éclatant et un clavier fluide, jamais pesant. Le début du Rondò – Allegro se distingue par une présence plus affirmée du piano, toujours étroitement lié au violon dans un même flux. Dans les dernières pages, harmonies et lignes mélodiques prennent une teinte presque décadente, parfois hypnotique, que le rubato fait respirer avec justesse.
Dans l’ensemble, la prise de son favorise une belle mobilité des plans, même si, par endroits, le violon peut paraître légèrement plus présent que le piano. Qu’il relève d’un choix interprétatif ou d’une stratégie d’enregistrement, ce déséquilibre ponctuel n’altère pas la lisibilité du dialogue.
Avec les Klavierstücke, l’écriture se fait plus concise et plus mobile. Ces seize pièces, sans avoir été conçues comme un cycle homogène, privilégient les mutations rapides de climat, de texture et de qualité sonore.
Parmi ces miniatures, l’Allegretto 1b, archaïsant et dansant, peut évoquer certaines recréations du passé chez Respighi. Le Tempo di valzer lento infléchit aussitôt le discours vers une veine plus fin-de-siècle, avant les accents plus énigmatiques du Mesto 3a. Dans le Tempo di mazurka n° 8, l’idée d’une danse stylisée fait affleurer un écho de Chopin.
Le Moderato mosso 9a se construit sur des tensions tonales traversées de couleurs modales, mises en relief avec souplesse, densité et un rubato bien dosé. Le Sostenuto 10b, presque choral, exige une grande maîtrise de la lenteur et de la continuité de la phrase. Le bref Allegretto 10c conclut dans une simplicité presque insouciante, avec une inflexion populaire teintée de mélancolie.
La confrontation entre l’ample Sonate et ces miniatures révèle une personnalité d’une complexité remarquable chez un compositeur disparu si jeune. Entre lyrisme postromantique, mobilité harmonique et goût de la danse, Visnoviz apparaît comme une voix singulière que Danelon et Santin toutes deux établies à Trieste, ville natale de la pianiste, défendent avec cohésion et finesse. Au-delà de sa valeur documentaire, cette parution donne surtout la mesure d’une œuvre dont l’intérêt dépasse largement la seule redécouverte.










