A Bruxelles, Alain Altinoglu et Seong-Jin Cho ouvrent la saison de la Monnaie
L’Orchestre Symphonique de la Monnaie et son chef permanent Alain Altinoglu réintègrent leurs quartiers bruxellois à Bozar pour leur concert symphonique de rentrée, intégralement placé sous l’égide beethovénienne : à leurs côtés le pianiste Seong-Jin Cho.

En ouverture de soirée, la tragique ouverture de Coriolan, opus 62 fixe immédiatement le cap stylistique choisi par le chef, dans l’intégration de certains paramètres de l’interprétation historiquement informée éloignée de toute dilatation postromantique. Point de dédoublement de la petite harmonie ni d’inflation des cuivres : le grain des cors et celui des bois conservent ainsi leur profil, leur mordant originels, dans leur dialogue acéré avec une masse de cordes relativement réduite et déclinée sur la base de quatorze premiers violons. Fidèle à l’esprit de la pièce d’Heinrich Joseph von Collin (plus que du modèle shakespearien) cette lecture restitue toute l’âpreté du drame intérieur vécu par le général romain. Dès l’attaque, les célèbres accords initiaux aux cordes, d’une sécheresse féroce, prennent littéralement le destin à la gorge. Tout au plus peut-on regretter que le jeu de timbales n’ait pas été plus explosif encore – ce qu’un choix de mailloches plus dures encore aurait permis -, de même qu’un léger manque d’homogénéité au sein des pupitres de cordes graves, au gré d’une « surarticulation » des guirlandes de croches et doubles croches des figures d’accompagnement. Mais sans jamais forcer le trait ni céder à une véhémence inutile, Alain Altinoglu parvient à émouvoir en laissant chanter à chacune de ses apparitions – et de manière incandescente – la phrase du second thème en mode majeur, incarnation des implorations de la mère Veturia et de l’épouse Volumnia. Il mène ainsi, par une tension croissante, la trajectoire sombre du héros jusqu’à cette extinction finale poignante de sobriété des ultimes soubresauts de la coda.
Le Quatrième Concerto pour piano en sol majeur opus 58, illuminé par le jeu de Seong-Jin Cho se place dans cette même optique – à la fois dynamique et apollinienne – par un subtil mélange d’engagement poétique et de clarté discursive. C’est un plaisir immense de retrouver le pianiste sud-coréen sur l’estrade bruxelloise, quelques mois seulement après un récital mémorable.
Au fil du premier mouvement si novateur où le soliste prend la parole seul, mezza voce, sans introduction orchestrale, avant de s’intégrer magiquement à la masse orchestrale, il offre une véritable leçon, tant d’architecture de la grande forme que de psychologie musicale. Cho y refuse tout éclat virtuose gratuit et installe une atmosphère confite d’introspective méditation, magnifiée par une variété de toucher, une vaste palette de nuances et une sonorité limpide et cristalline, déployant ainsi une sensation d’impalpable espace — ce qui n’empêche nullement la cadence, l’originale du compositeur, de libérer à l’occasion une fière véhémence. Le partenariat s’avère exemplaire avec un Alain Altinoglu particulièrement inspiré et un orchestre totalement retrouvé et extrêmement attentif. Dans l’Andante con moto, le contraste dramatique entre interventions orchestrales impérieuses et réponses du soliste, presque timorées dans leur désolation, atteint une poignante intensité, incarnation d’une pudeur saisissante de ce mythe d’Orphée apaisant les Euménides. Enfin, le Rondo final, vif et spirituel, libère tantôt une énergie bondissante et roborative, tantôt, avec son second thème presque hymnique, une mature et optimiste sérénité. Dûment fêté par un public en délire, Seong-Jin Cho offre en bis l’Adagio cantabile de la Sonate « Pathétique » opus 13, dans une interprétation très décantée, d’un lyrisme quasi schubertien au gré de toute la section en fa mineur, d’une nostalgique et très probe poésie de l’inutile errance.
La seconde partie remet l’ouvrage sur le métier dramatique avec l’incontournable Cinquième Symphonie en ut mineur opus 67. Face au monument, Alain Altinoglu fait le choix de l’éloquence architecturale plutôt que d’effets de manche violentissimes. Dès le premier mouvement, le chef s’évertue à ne pas alourdir la célébrissime cellule rythmique, évitant de pétrifier le discours sur les points d’orgue initiaux, et restitue au motif son rôle motorique haletant, innervant l’entier mouvement – même au gré des pauses les plus inattendues (magnifiées par le superbe hautbois de Sorin Loren Crudu !) : toute la dialectique de la tension évoluera par pallier jusqu’à une monumentale et incendiaire coda. L’Andante con moto s’avère délicatement sculpté avec un sens inné du phrasé, d’une éloquence souveraine et très française d’héritage – l’on songe lointainement à un Pierre Monteux ou à un André Cluytens – laissant l’esprit librement vagabonder au fil de ce double thème et variations. Si la ligne demeure chantante en permanence, c’est parfois au prix d’un relatif déséquilibre des pupitres de cordes, les tutti de violons venant par moments noyer les traits thématiques confiés aux cordes graves (notamment à la lettre C, à partir de la mesure 114). Le Scherzo permet de mesurer toute la qualité du pupitre de cors vif-argent (brillantissimes Jean-Pierre Dassonville et Bert Vanderhoeft). Deux petits regrets toutefois au tableau : l’absence de la grande reprise du trio, qui aurait redonné tout son poids architectural du mouvement à la forme globale de la symphonie, et dans le trio, le célèbre fugato des cordes, bien qu’articulé avec une belle clarté, semblant légèrement précipité dans l’étagement de ses entrées. Mais la transition attacca vers le Finale – avec les fantomatiques timbales de Luk Artois – balaie ces réserves : par ses paliers dynamiques et structurels intelligemment négociés, ce mouvement conclusif prend, sous la baguette d’Alain Altinoglu, à la tête d’une phalange bruxelloise disciplinée et admirablement cornaquée par sa konzertmeisterin Sylvia Huang, des allures de véritable épopée homérique : un triomphe symphonique savamment dosé à travers de subtils jeux d’ombre (le bref retour du thème du scherzo) et de lumière, aveuglante, avec cette tension exaltante et festive de la coda au ton plébéien totalement assumé. La soirée peut ainsi s’achever sous les clameurs d’un public conquis, saluant le travail de tout l’orchestre que son chef par une très longue standing ovation.
















