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Les feux de l’Enfer à Musica

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique, Opéra

Strasbourg. Festival Musica.
19-IX-2015. Helmut Lachenmann (né en 1935): Krontrakadenz pour orchestre; Hanspeter Kyburz (né en 1960): ibant oscuri pour orchestre; Yann Robin (né en 1974): Inferno pour orchestre et électronique. SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg; technique Ircam/Robin Meier; direction Pascal Rophé.

20-IX-2015. Francesco Filidei (né en 1973): Giordano Bruno, opéra en deux parties et douze scènes sur un livret de Stefano Busellato; mise en scène Antoine Gindt; scénographie Elise Capdenat; lumière Daniel Lévy. Lionel Peintre, baryton, Giordano Bruno; Jeff Martin, ténor L’inquisiteur 1; Ivan Ludlow, basse, L’Inquisiteur II; Guilhem Terrail, contre-ténor, Pape Clément VIII. Douze voix solistes: Soprano, Raquel Camarinha, Eléonore Lemaire; Mezzo-soprano, Johann Cassar, Lorraine Tisserant; Alto, Charlotte Schumann, Aurélie Beuglé; Ténor, Benjamin Aguirre Zubiri, David Tricou; Baryton, René Ramos Premier, Julien Clément; Basse, Antoine Kessel, Florent Baffi. Remix Ensemble Casa Musica. Direction Peter Rundel

20-IX-2015. Pierre Boulez (né en 1925): Notations pour piano; Première Sonate; Gyögy Ligeti (1923-2006): Musica Ricercata pour piano; Ludwig van Beethoven (1770-1827): Sonate pour piano n°23 en fa mineur op.57 « Appassionata. Piano Pierre-Laurent Aimard.

Pascal-Rophe_scale_762_366D’emblée on s’interroge sur l’affiche du Festival Musica 2015 : la représentation guerrière d’un homme caparaçonné, un pieu à la main, casqué et masqué, fascine autant qu’elle effraie… Pour sa 33e édition, Musica met au cœur de sa thématique l’Enfer, en déclinant les multiples représentations d’un monde foisonnant et sombre donné à voir autant qu’à entendre, durant ce premier week-end du festival strasbourgeois.

En ouverture, c’est l’Inferno de , une création pour grand orchestre, électronique et vidéo qui fait l’événement. Créé en 2012 au festival « Manifeste » de l’Ircam, Inferno est aujourd’hui révisé et augmenté des superbes images du vidéaste tchèque Frantisek Zvardon. L’artiste a posé sa caméra dans l’aciérie de Třinec, l’une des plus anciennes d’Europe de l’Est, aux confins de la Moravie et de la Silésie.
Côté musique, , habité par la Divine Comédie de Dante Alighieri, façonne sa grande forme à l’image d’une « vaste descente dans le son » et fait surgir un espace mouvant et abyssal qui empoigne. Passionné d’énergétique et de saturation sonore, le compositeur d’Art of Metal travaille ici avec les sons « fendus » (qui font exploser le timbre) et leur déchirure dans l’espace, via les ressorts de l’électronique. L’œuvre, resserrée dans sa durée (40′) et fermement conduite, relève d’un geste puissant (traitement par masses sonores et percussions en rafales), où la matière éruptive et incandescente ménage une palette de couleurs spectaculaire, des « noirs » les plus intenses à l’aveuglante lumière des cordes, toujours admirablement traitées par le compositeur. Autant d’images relayées par la vidéo somptueuse – au risque de mettre l’écoute en danger – de Frantisek Zvardon, filmant le métal en fusion, les gerbes d’étincelles et l’homme – le fameux guerrier en armure de l’affiche – qui dompte (« art of metal » !) ce fleuve de laves. Explosion, destruction ou maîtrise de l’univers… la vision de l’Enfer version Robin/Zvardon scelle l’union de l’image et du son, en un contrepoint pertinent autant qu’hypnotique.

dirige l’, phalange fidèle du festival, et ô combien appréciée, qui donne ce soir son ultime concert à Musica, quelques mois avant sa fusion avec l’orchestre de la Radio de Stuttgart.

Les deux œuvres en complément de programme laissent apprécier les qualités de cet orchestre rompu à l’écriture d’aujourd’hui.

D’, dont Musica fête les 80 ans, Kontrakadenz pour grand orchestre s’inscrit dans l’esthétique de la « musique concrète instrumentale », que le compositeur dit avoir dépassée aujourd’hui. En rupture avec ce qu’il nomme « le son philharmonique », l’écriture orchestrale de Kontrakadenz fait valoir non pas le son instrumental dans sa pleine résonance, mais les gestes de sa production et ses conditions énergétiques. Souffle, frottements, chocs, grincements, glissades – celles, spectaculaires des baguettes sur le vibraphone – articulent le mouvement et suscitent autant de modes de jeux non traditionnels sous les doigts des instrumentistes. Appeaux, balles de ping-pong et eau brassée participent de cette matière sonore atomisée. Si le coup de pistolet lâché par le pianiste ou les interventions des voix échantillonnées semblent un brin datés, l’œuvre n’en garde pas moins son pouvoir de fascination.

Troisième pièce au programme, Ibant oscuri (2014), de , donnée en création française, s’ancre d’avantage dans la tradition. L’œuvre emprunte son titre au vers de Virgile (« Ils allaient ombres obscures dans la solitude de la nuit ») extrait de l’Énéide. Ici le geste orchestral est au service de la dramaturgie. L’écriture cursive se nourrit de contrastes, de surgissements violents et de longues trames suspensives liés à l’expression du poème sous-jacent. et ses interprètes d’exception en restituent pleinement la luxuriance sonore et la puissance d’évocation.

Giordano Bruno Ensaio-33_©Joao Messias

Giordano Bruno, martyr de l’Inquisition romaine

Quelques jours après sa création mondiale à Porto, Giordano Bruno, l’opéra très attendu de , est présenté au public de Musica, Il est donné au théâtre de Hautepierre à Strasbourg, par le Remix ensemble, excellente phalange portugaise dirigée par Peter Rundel.

Giordano Bruno renouvelle la collaboration du compositeur italien avec son compatriote librettiste Stefano Busellato. Ce philosophe et écrivain était en effet déjà associé à la première œuvre dramatico-musicale de Filidei, N.N, une conception sans décors ni costumes, centrée sur une autre victime de la barbarie, Franco Serantini.

C’est Busellato qui oriente Filidei vers le personnage de Giordano Bruno, esprit libre, philosophe et contestataire du XVIe siècle, moine et martyr de l’Inquisition. Ce mélange d’injustice, de rébellion et de solitude lié au personnage a de quoi susciter l’imagination foisonnante de notre compositeur, dans ce qu’il convient d’appeler un opéra de chambre (1 h 30 de spectacle), où s’exercent tout à la fois la finesse et la fulgurance de son écriture.

Évitant la narration linéaire, le texte en deux parties (Venise, où Bruno est jugé, puis Rome, où il est condamné au bûcher ) de six scènes chacune, alterne chronologie et philosophie. L’écriture en est toujours très épurée – une constellation de mots plutôt que des phrases – laissant de l’espace à la musique. On est d’emblée séduit par la fluidité des échanges entre l’orchestre, situé en fond de scène, et les voix qu’il semble constamment iriser de ses textures légères. Filidei mobilise un important pupitre de percussions, où cloches et autres sonneries participent de la dramaturgie.

« J’ai utilisé la voix comme dans l’opéra classique » déclare le compositeur, même s’il recourt parfois à une stylisation vocale très expressive. À côté des quatre personnages masculins – les deux inquisiteurs (Jeff Martin, ténor et basse), le Pape Clément VIII (Guilhem Terrail, haute-contre) et Giordano Bruno (le baryton ) – Filidei convoque un ensemble de douze voix solistes, six hommes et six femmes sans identité propre, mais qui vont porter l’opéra du début à la fin. Dans les scènes dites « de philosophie », Giordano Bruno – sidérant – chante sur la trame litanique des voix de femmes. Durant les étapes du procès, l’écriture vocale du rôle-titre procède le plus souvent par courtes figures sonores, sur lesquelles l’accusé scande inlassablement les mêmes mots. Dans la dernière scène, la plus saisissante, où Filidei cherche le rapport physique du bois et de la chair, le crépitement des flammes est incarné par les claquements de mains du chœur et la polyrythmie savante qu’ils engendrent.
Avec les décors assez sommaires d’Elise Capdenat et la lumière beaucoup plus subtile de Daniel Lévy, signe une mise en scène efficace sinon innovante, ménageant quelques surprises, telle cette scène du bûcher, entre toutes délicate, qui ne laisse pas indifférent.

PLA2010 (24)Un récital d’exception en hommage à

Pour son hommage à (90 ans cette année), le pianiste propose au public de Musica un programme dûment réfléchi, dont il argumente lui-même les choix ; en prenant la parole, non pas au début de son récital mais juste avant l’Appassionata de Beethoven, pour mieux mettre en perspective ce chef-d’œuvre visionnaire du XIXe commençant.

Dans un premier temps, les Notations de Boulez (1946/révisées en 1985) voisinent Musica Ricercata de (1951-53) : deux œuvres de jeunesse pour le piano, conçues comme une série de miniatures – 12 pour Boulez mais 11 pour Ligeti ! – qui établissent déjà avec force la personnalité de chacun. Sous les doigts de , les pièces aphoristiques de Boulez – il a 20 ans – laissent entendre leurs influences (Schoenberg, Berg et Messiaen), mais dévoilent surtout un espace foisonnant de timbres et autant d’instantanés poétiques. C’est également l’économie de moyens qui préside à l’écriture des onze perles de Musica Ricercata (écrites sur une, deux, trois notes… jusqu’aux 12 de la gamme chromatique). Ligeti est encore à Budapest lorsqu’il les conçoit. Inventives et d’un charme irrésistible, elles sont émaillées d’humour et de théâtralité totalement assumés par l’interprète.

Confronter la Sonate n° 1 de Pierre Boulez (1946) à la Sonate op. 57 Appassionata de Beethoven révèle, selon notre pianiste, bien des similitudes: au niveau du geste d’abord, éruptif et virtuose dans les deux cas ; dans le ressort des contrastes ensuite, poussés à l’extrême chez les deux compositeurs. Mais là où la musique se fait peinture, chez un Beethoven déjà romantique, la qualité plastique de l’écriture boulézienne accède à l’abstraction.

D’une extrême concentration, qui relève de l’influence d’Anton Webern cette fois, la première sonate de Boulez, en deux mouvements, est pure énergie dans l’interprétation fulgurante d’Aimard. Énergétique et quasi hallucinatoire, la version qu’il donne de l’Appassionata, dont les trois mouvements sont quasi enchaînés, nous laisse sans voix.

Crédits photographiques : Pascal Rophé © B. Ealovega;  Giordano Bruno © Joao Messias; Pierre-Laurent Aimard © Marco Borggreve

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