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Du beau chant mais peu de bel canto pour Lucia di Lammermoor à Nancy

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 22-VI-2016. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor, drame tragique en deux parties et trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano, d’après Walter Scott. Mise en scène : Jean-Louis Martinelli. Décors : Gilles Taschet. Costumes : Patrick Dutertre. Lumières : Jean-Marc Skatchko. Vidéo : Hélène Guétary. Avec : Erin Morley, Lucia ; Rame Lahaj, Edgardo ; Jean-François Lapointe, Enrico ; Jean Teitgen, Raimondo ; Emanuele Giannino, Normanno ; Christophe Berry, Arturo ; Valeria Tornatore, Alisa ; Sascha Reckert, harmonica de verre. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Corrado Rovaris.

Lucia_nancy1Fin de saison en demi-teinte à l’Opéra national de Lorraine avec Lucia di Lammermoor de Donizetti. Une mise en scène avare d’idées, une direction sans fulgurance et une distribution internationale techniquement aguerrie mais peu rompue aux règles du bel canto assurent la bonne tenue du spectacle sans parvenir à l’embraser.

L’évolution du bel canto dit romantique au XIXème siècle italien — celui de Rossini, Bellini ou Donizetti — n’est plus une simple démonstration de virtuosité et de technique. Confrontées à un orchestre qui va en s’étoffant, les nombreuses fioritures qui émaillent encore l’écriture vocale n’ont de sens que si elles servent le dramatisme et l’expressivité des sentiments. C’est toute la signification de la révolution qu’a apportée dans ce répertoire Maria Callas, suivie par Joan Sutherland et tant d’autres.

Formée à l’école américaine de la Juilliard School of Music de New York, est incontestablement dotée d’un bagage technique accompli. La sûreté du suraigu, remarquablement projeté et généreusement dispensé, la précision des vocalises, le perlé des trilles lui assurent notamment une scène de la folie d’un modelé et d’une perfection admirables. Mais la voix reste foncièrement d’essence légère. Cette toute récente et excellente Sophie dans Der Rosenkavalier à l’Opéra Bastille, cette Fiakermilli dans Arabella, cette Zerbinetta dans Ariadne auf Naxos manque d’assises graves et surtout d’une palette de couleurs et d’émissions suffisamment variée pour enflammer le rôle de Lucia et lui conférer tout son tragique, en dépit d’un investissement scénique conséquent. On reste admiratif de la performance mais jamais emporté par cette Lucia très contrôlée.

Il en va différemment avec l’Edgardo de . Le timbre est superbe et riche en harmoniques, la technique vocale moins éprouvée avec quelques aigus à la justesse toute relative. Il apporte au rôle jeunesse, virilité, ardeur mais manque lui aussi de variété dans la couleur et dans la dynamique assez uniformément forte. Avare de voix mixte, il faut attendre sa grande scène finale pour qu’il ose des nuances bienvenues et suscite l’émotion. Tout aussi somptueux de timbre, confère à Enrico autorité et puissance, ainsi qu’une notable présence dramatique. Etait-il alors nécessaire qu’il brutalise son émission pour donner des aigus de stentor et presque véristes ? Finalement, bien que doté de moyens vocaux moins conséquents, le plus respectueux du style demeure le Raimondo de , d’une noblesse et d’une probité constantes. Dans des rôles moins décisifs, l’Arturo un peu nasal de , le Normanno impeccablement fourbe d’ et l’Alisa de beau relief de complètent avec talent la distribution.

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Si l’on déplore le manque de théâtre qui émane du spectacle, c’est toutefois la mise en scène-— presque une simple mise en espace — de qui en est principalement responsable. Le décor de Gilles Taschet est dépouillé et passe-partout : deux colonnes en fond de scène qui ouvrent l’espace sur des vidéos, très belles par ailleurs, de mer agitée sous la lune ou le ferment par des panneaux coulissants et une scène de music-hall parsemée de roses pour le tableau de la folie de Lucia. Cet espace unique, placé sous les éclairages peu variés et souvent frontaux de Jean-Marc Skatchko, évoluera peu. Seules les vidéos feront apparaître un énigmatique cheval blanc en début de spectacle, une cataracte (pour la scène de la fontaine !) ou virer la mer au rouge sang après la mort de Lucia. Les costumes années soixante de Patrick Dutertre sont seyants et agréables à l’œil mais l’on s’interroge sur l’intérêt de transformer le chœur initial des chasseurs en pécheurs revêtus de capes de pluie ou d’imposer à Edgardo la même tenue sportswear tout au long de la soirée. Surtout, la fort discrète direction d’acteurs se contente d’ordonner les choristes en rangs d’oignons soigneusement symétriques et d’indiquer leur placement aux chanteurs, les laissant habiter leurs airs et cabalettes avec plus ou moins de métier et de réussite.

Dirigeant un un peu compact et aux bois envahissants, soigne surtout ses chanteurs et leur ménage des ralentissements et des points d’orgue leur permettant d’exprimer toute leur virtuosité. L’entente entre la fosse et le plateau est correcte, avec toutefois quelques faux départs et décalages, mais la battue rythmique est un peu lourde et très marquée. Quant au , c’est à nouveau dans la nuance piano qu’il exprime le mieux ses qualités. Enfin, on s’en voudrait d’omettre Sascha Reckert à l’harmonica de verre, dont les sonorités magiques et irréelles contribuent de manière décisive à la scène de folie de Lucia.

Crédit photographique : (Lucia) / (Edgardo), (Lucia), (Raimondo) © Opéra national de Lorraine 

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