À Genève, un Baron Tzigane tristounet

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Genève. Théâtre des Nations. 15-XII-2017. Johann Strauss II (1825-1899) : Le Baron Tzigane (Der Zigeunerbaron), opérette en 3 actes sur un livret de Ignaz Schnitzer d’après la nouvelle Sáffi de Mór Jókai. Mise en scène : Christian Räth. Décors et costumes : Leslie Travers. Adaptation dialogues : Agathe Mélinand. Chorégraphie : Philippe Giraudeau. Lumières : Simon Trottet. Avec Daniel Djambazian, Comte Carnero ; Jean-Pierre Furlan, Sándor Barinkay ; Eleonore Marguerre, Sáffi ; Marie-Ange Todorovitch, Czipra ; Melody Louledjian, Arsena ; Christophoros Stamboglis, Kálman Zsupán ; Loïc Félix, Ottokar ; Marc Mazuir, Comte Homonay ; Jeanette Fischer, Mirabella ; Wolfgang Barta, Pali. Chœur du Grand Théâtre de Genève (Chefs de chœur : Alan Woodbridge et Roberto Balistreri). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Stefan Blunier.

LeBaronTzigane.01Dans un spectacle ne tenant pas ses promesses, seule la musique de Johann Strauss fils avec l’ et son chef du jour, , réussissent à donner un peu de sens à ce Baron Tzigane tristounet malgré le criard des couleurs.

Dieu que cette musique est charmante ! Dès les premières notes de l’ouverture, la baguette de sculpte les accents de cette opérette avec une palette de nuances envoûtantes et une ligne mélodique enchanteresse. Quelle légèreté ! La musique qu’il distille est si ravissante et si mélodieusement agencée que jamais on ne croirait que ce même chef avait dirigé le brutal Wozzeck d’Alban Berg au Grand Théâtre de Genève en mars de cette année. Ici, ce n’est plus le sang de la folie qui émerge de ses gestes amples et mesurés, c’est du miel qui coule de sa direction d’orchestre. D’ailleurs l’ le lui rend bien. En grande forme, il se fond avec délectation dans cette « viennoiserie ».

L’enchantement est cependant de courte durée. Une espèce de clochard mal attifé entre depuis la salle, monte sur la scène, pose sa valise au pied du décor, s’étend et s’endort. (Prémices de ce qui attend le spectateur ?) Il est suivi par un couple de bourgeois endimanchés et leurs deux enfants. Ils ont des oreilles de cochons et un groin planté au milieu de la figure. Qu’est-ce à dire ? Les bourgeois ont-ils des têtes de cochons ? Est-ce une allusion au slogan « Balance ton porc ! » ? Message subliminal ? Mystère. Ils tournent un peu dans le décor, l’inspectent et disparaissent comme ils sont venus.

Comme souvent, qu’elle soit viennoise ou française, l’opérette raconte une histoire improbable prétexte à musiques entraînantes et airs qui vous trottent dans la tête pendant quelques jours. Le Baron Tzigane n’échappe pas à cette norme et la légèreté du propos (qui peut cacher quelques bonnes remarques politiques) est là pour faire rire au premier degré, et sourire si l’on s’attarde un peu plus sur les dialogues. A l’origine, Le Baron Tzigane est une œuvre de plus de quatre heures qu’on a réduite ici à 2 heures et demie (entracte compris !) Alors, bien sûr, on a allégé le texte, on l’a adapté de manière à ce que le bourgeois (encore lui !) puisse retrouver encore un tram pour le ramener chez lui le spectacle terminé. Une adaptation certes nécessaire pour moderniser le texte de la version en français créée en 1895, dix ans après la version originale en allemand. On ne sait pas si les spectateurs se sont esclaffés aux dialogues d’alors, mais ceux de cette production n’ont fait rire personne.

Alors la sauce ne prend pas. La faute à une mise en scène non aboutie, à une direction d’acteurs pauvre et à un propos scénique confus. L’idée maîtresse du metteur en scène est de construire cette intrigue d’amours contrariées, de quiproquos comme un jeu. Il propose ainsi le décor d’un grand carton du jeu des chapeaux de notre enfance sur lequel se déroule toute l’intrigue. Planté le décor, n’en fait rien. Absolument rien. Ce qui porte vite à penser qu’il raconte autre chose que ce qu’il prévoyait. Et de quel jeu s’agit-il ? La vie de tout un chacun est un jeu. Alors le metteur en scène se borne à déplacer ses gens d’un bord à l’autre de son plateau dans une confusion et une agitation incroyable, sans que les protagonistes ne soient autrement caractérisés que par le conventionnel de leurs costumes (). Bien habillés les méchants usurpateurs, et les autres, les tziganes, déguisés en rockers. (C’est avoir bien peu de considération pour ce peuple de musiciens et d’artistes nés.) On s’ennuie vite dans cette fausse gaieté et les bulles de champagne (ou de sekt !) manquent terriblement à l’affaire.
Quant à la direction d’acteurs, elle est si besogneuse qu’on ne s’amuse que du talent comique de l’ancienne (pardonnez-moi Madame !) (Mirabella) qui, en 1993 déjà faisait hurler de rire le public du Grand Théâtre de Genève dans son interprétation de Clorinda dans La Cenerentola de Rossini. Son « coup de boule » à-la-Zidane dans l’affrontement entre riches et bohémiens est irrésistible de drôlerie.

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Reste le chant. Dans une distribution manquant d’homogénéité, seule la soprano (Sáffi) semble à la hauteur de la partition. Avec une voix solaire, une diction parfaite, elle respire l’aisance scénique. Bien en place dans son rôle, elle tient en elle, le charme et l’esprit de la pièce. Si le ténor (Sándor Barinkay) nous contente de quelques beaux aigus, sa langue reste souvent incompréhensible. L’à peine supportable (Comte Carnero) faisant face à la soprano (Arsena) offrant enfin son indéniable talent sans le contraindre, révèle une mezzo-soprano (Czipra) ayant perdu l’éclat de sa voix d’antan. De son côté, la basse (Kálman Zsupán) lutte tant bien que mal contre une vocalité transparente malgré l’importance du rôle. A son corps défendant, nous apprenons qu’en professionnel, il a assuré l’entier du spectacle avant d’être hospitalisé à la suite d’un malaise survenu durant l’entracte. Chapeau et prompt rétablissement ! Pour sa part, le , habituellement si brillant apparaît consternant d’impréparation se trouvant souvent en décalage non seulement avec la fosse mais encore entre ses propres forces.

Le public ne s’y est pas trompé lorsqu’il réserve des applaudissements juste polis à un spectacle qu’il faudra oublier.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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