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Création de Cadenza n° 1 de Mantovani par Peter Eötvös et l’EIC

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cité de la Musique, salle des concerts. 25-04-1018. Bruno Mantovani (né en 1974) : Cadenza n°1 pour percussion et ensemble (CM) ; Peter Eötvös (né en 1944) : Steine pour ensemble ; Pierre Boulez (1925-2016) : Dérive 2 pour onze instruments. Gilles Durot, percussion ; Ensemble Intercontemporain ; direction Peter Eötvös

DSC_6583-Durot-Gilles©Luc Hossepied, , … trois générations de compositeurs aussi chefs d’orchestre et directeurs d’institution à l’affiche de l’. qui fut à la tête de l’ensemble durant douze saisons à partir de 1979 donne en création mondiale Cadenza n° 1, le concerto pour percussion très attendu de , avant de rendre un double hommage au fondateur de l’EIC.

C’est , l’un des trois percussionnistes de l’Ensemble, qui avait en 1999 assuré la création de Moi, jeu… pour marimba de Bruno Mantovani, qui sollicite l’écriture de cette nouvelle partition. La percussion est un domaine que le compositeur connait bien, pour l’avoir lui-même pratiquée, et dont il se méfie tout autant. Pour Cadenza n° 1 (la n°2 est pour accordéon), il prévoit un dispositif original, pour le tutti d’abord. L’orchestre est scindé en deux groupes symétriques (effet stéréo), chacun ayant son percussionniste. Quant à la partie soliste, deux sets de percussions se font face sur le devant de la scène, l’un à jardin (clavier et métaux résonnants), l’autre à cour (les peaux) tandis qu’un marimba trône au centre du plateau : une manière très sélective de choisir son instrumentarium, pour éviter l’effet « bricolage » précise Mantovani. C’est le déplacement du percussionniste d’un site à l’autre qui est garant de la dramaturgie.

Sous le titre de Cadenza n° 1, Mantovani entend donner au soliste le « plein jeu », l’orchestre n’agissant qu’à la périphérie, en terme de réverbération, de trace et de spatialisation, autant de « traitements live » issus d’une pensée électronique et d’un imaginaire foisonnant : tels ces effets de delay, de spirales, de démultiplication du son ou de mouvements giratoires, obtenus notamment par les trois vibraphones en relais. Résonances profondes et temps long des gong, tam et cymbales spatialisés, dans l’introduction, précèdent le déferlement mat des bongos, conga, toms et grosse caisse auxquels l’orchestre confère une aura singulière. Mantovani explore les dimensions de l’espace-temps, de l’horizontal au vertical. La quatrième séquence, fluide et répétitive, au marimba est un instant privilégié, où le compositeur nous met à l’écoute du timbre et ses interférences multiples avec les instruments de l’orchestre. Sur tous les fronts, éblouit par la souplesse et la cinétique de son geste sur le clavier. De la virtuosité certes et de la fulgurance dans le son mais nulle manifestation de puissance dans cette partition toute en finesse, attachée à la ciselure du trait et au mouvement dans l’espace. La sonorité du vibraphone est pratiquement nue dans une dernière séquence toute transparente. C’est d’ailleurs sur l’oscillation scintillante de l’instrument (œillade à Répons) que s’achève ce concerto (non concertant), magnifiquement conduit par Peter Eötvös et son geste économe.

De Peter à Pierre

Steine (Pierre) pour ensemble est une œuvre très emblématique de Peter Eötvös. Écrite en 1985, elle célèbre tout d’abord les soixante ans de , en jouant de différentes manières avec ses nom et prénom.. C’est également une pièce « pédagogique » selon les propres termes du compositeur, destinée à développer l’écoute mutuelle des instrumentistes sur scène et leur aptitude à réagir au geste du chef : une stratégie pour laisser un espace à l’improvisation, notion très importante pour le compositeur hongrois. Tout le monde est debout, avec en main son instrument et deux galets blancs, puisque la pierre va résonner tout au long de la pièce, via la participation du chef lui-même! Les premières minutes sont une sorte de « prélude non mesuré », où le chef dicte les interventions de chacun : illusion d’une partition en train de s’écrire, créant des relais de timbres et un jeu d’imitation très fluide… autant qu’un plaisir de l’écoute pour l’auditeur. La harpe et ses interventions bruyantes (zingage sur les cordes) semblent lancer des signaux au sein de cette trajectoire libre autant qu’étonnante. Une séquence-jeu collective de pierres entrechoquées précède le dernier « acte » de cette partition originale. Il met en scène un « célébrant » – le percussionniste et ses sept paires de cymbales sur le devant de la scène – donnant à cette fin onirique des allures de rituel.

De Boulez à Carter

Dérive 2 pour onze instruments, la dernière partition d’envergure (1988-2006) de Pierre Boulez est entendue en seconde partie de concert. « Work in progress » dédié à pour ses 80 ans, Dérive 2 est l’agrandissement hors norme (45′ au final) de Dérive 1 (1984), pièce brève (six minutes) pour six instruments écrite parallèlement à la composition de Répons. A l’instar de Sur incises, Boulez met à l’oeuvre l’idée de prolifération d’un même matériau, dessinant une des plus belles trajectoires sonores de son catalogue. L’écoute y est fascinante autant qu’exigeante (le plaisir de l’effort!), sollicitée par un flux continu mais dûment balisé. A l’instar de Ligeti, Boulez travaille sur des strates de temporalités différentes, qui se superposent et se décalent pour engendrer une combinatoire rythmique extrêmement complexe. Peter Eötvös confère à la partition une lisibilité et une respiration singulière, donnant à entendre une foule de détails (couleurs, emprunts, citations…) qui nous avaient jusqu’alors échappé ; en mettant également en relief les superbes solos consentis dans la seconde partie. Rompus aux tours et détours de la notation boulézienne, les musiciens de l’EIC, qui ont pour la plupart participé à la création de 2006, donnent ce soir la pleine mesure de ce chef-d’oeuvre.

Crédit photographique : Gilles Durot ©  Luc Hossepied

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