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Festival « Why Note », piano à tous vents

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Dijon. Festival « Why Note », Auditorium. 5-XII-01. Récital Thierry Rosbach. Œuvres pour piano d’Arnold Schönberg, Pierre Boulez, Alexandre Scriabine, Suzanne Giraud, Giacinto Scelsi, Claude Debussy et Olivier Messiaen

est un pianiste comme on en découvre rarement par décennie. Un artiste qui a pris le temps de mûrir avant de s’imposer au grand jour. Un pianiste comme il en est peu, tant il « vit » le piano, les oreilles dans le coffre de l’instrument, tant il sait en exalter le son, un piano qui, sous ses doigts féeriques, semble doué d’harmoniques infinis. De plus, ce musicien dans l’âme sait construire ses programmes avec intelligence, enchaînant les pièces avec un goût dont nombre de ses confrères devraient s’inspirer. Ce jeune pianiste de trente-cinq ans, élève de , aujourd’hui assistant de au Conservatoire National de Lyon, tout en enseignant la musique de chambre au Conservatoire de Dijon, s’impose comme un authentique musicien.

Mercredi 5 décembre, grande salle de l’Auditorium de Dijon, où il se produisait dans un récital donné dans le cadre de la sixième édition du festival de musique contemporaine « Why Note », a ouvert son programme sur les six Kleine Stücke op. 19 (1911) d’Arnold Schönberg (1874-1951) qui sont autant de miniatures dont Rosbach a su finement doser la diversité des climats, Schönberg n’ayant jamais été aussi proche de qu’ici son élève Anton Webern dans la condensation. En revanche, (*1925), qui se reconnaissait alors plus proche de Webern que de Schönberg, est, dans les deux mouvements de sa Sonate n° 1 (1946), clairement dans la ligne du second. Ce que Rosbach a su rendre à la perfection tout en exaltant les timbres creux et chatoyants caractéristiques du compositeur français.

Du magnifique Poème « Vers la flamme » op. 72 (1914) d’ (1872-1915), Rosbach a donné la densité, tout en réussissant l’équilibre parfait entre architecture et formulation évolutive des idées. Il a tiré de son clavier les sonorités mystérieuses de cette longue plainte tendrement susurrée, qui s’avèrera en fait un somptueux prélude au Zéphyr (2000) de (*1958), elle aussi magicienne architecte et appuyant sa création sur l’évolution interne des idées. Thierry Rosbach, a joué Zéphyr comme nul autre jusqu’à présent. Il est le premier à interpréter par cœur cette grande pièce en un mouvement unique d’une densité inouïe. Ce qui lui permet de saisir l’œuvre jusqu’en son plus secret, révélant une pensée sous jacente que pas même le compositeur n’avait pu encore formuler avec des mots.

Rosbach a offert à un public médusé et dans un silence monacal, une interprétation d’une sensibilité, d’une intelligence saisissantes. Avec un sens de la nuance remarquable, ménageant des contrastes singuliers entre chaque épisode de la partition, mais sans aucune rupture, parvenant au contraire à lui instiller la prodigieuse unité voulue par son auteur mais jamais atteinte encore, car « vécue » dans une continuité et une fluidité du discours étonnante de naturel, sollicitant un piano à la fois scintillant et profond, laissant les résonances se déployer en une rayonnante sensualité. Le jeu de Rosbach est précis, souple, aérien mais aussi solide, ferme, les doigts volent comme le vent sur le clavier, galvanisant des timbres aux harmoniques extraordinairement riches, brillants comme l’azur à la main droite, des sonorités pleines, charnues et rondes à la main gauche. Une interprétation aux contrastes éblouissants, poétique, chantante, sensuelle, ardente. Un très grand moment de piano tirant la quintessence d’un pur chef-d’œuvre. Rosbach aura pris son temps, jouissant des timbres et des sonorités magnifiées par l’inspiration luxuriante et l’écriture extraordinairement maîtrisée de .

La seconde partie du récital de Rosbach était entièrement consacrée à la Suite n° 8 « Bot-Ba » (1952) de (1905-1988), compositeur proche de Suzanne Giraud, qui le côtoya à Rome durant les sept dernières années de sa vie. Rosbach qui avait fait sonner la fin de l’entracte avec des percussions tibétaines annonçant le climat général de la partition de Scelsi, a donné des cinq premiers morceaux d’où seul le sixième volet a été exclu de cette « évocation du Tibet avec ses monastères de haute montagne – Rituels tibétains – Prières et Danses » dans laquelle, selon la formule du musicologue belge Harry Halbreich, Scelsi précise son attirance vers le Son unique, « épaissi » en clusters serrés indiquant la nostalgie de l’espace infrachromatique, une lecture d’une puissance étonnante, lui insufflant une dramaturgie inattendue dans cette œuvre réputée statique, se mouvant essentiellement dans le développement sonore, mais ne négligeant pas pour autant la grandeur monumentale propre aux monastères tibétains. Rosbach a eu en outre l’excellente idée de ponctuer chaque binôme de la Suite de Scelsi par un prélude de Debussy, Des pas sur la neige (1910), puis par une Image, Et la lune descend sur le temple qui fut (1907), chaque pièce se présentant subtilement dans la continuité du propos du compositeur italien. Pour conclure, Rosbach a gratifié le public de trois bis tout aussi intelligemment choisis, le prélude la Cathédrale engloutie et Le petit berger de Debussy, terminant sur La Colombe de Messiaen, hommage « aux Tibétains victimes du pouvoir chinois ».

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