Idyll avec Siegfried, ou Wotan en emporte le vent.

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. Nouvelle Production du Théâtre du Capitole ; les 3, 6, 9, 13 et 16 Octobre 2002. Richard Wagner : Siegfried, deuxième Journée de l’« Anneau du Nibelung ». Alan Woodrow : Siegfried ~ Wolfgang Ablinger-Sperrhacke : Mime ~ Peter Sidhom : Alberich ~ Robert Hale : Le Voyageur (Wotan) ~ Gudjon Oskarsson : Fafner ~ Qiu Lin-Zhang : Erda ~ Elena Pœsina : l’Oiseau de la Forêt ~ Janice Baird : Brünnhilde. Vincenzo Cheli (lumières) ~ Franca Squarciapino (costumes) ~ Ezio Frigerio (décors) ~ Nicolas Joël (mise en scène). Orchestre national du Capitole de Toulouse, Pinchas Steinberg (direction).

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Malheureux Siegfried ! Son héroïque papa est tué dans une rixe (voir l’épisode II), la douce Sieglinde trépasse en accouchant au fin fond d’une épaisse forêt ; et, comble de malheur, le gamin, futur Seigneur de l’Anneau est « élevé » par un forgeron minable incapable de ressouder l’épée ! Siegfried en somme a le profil exact du délinquant sauvageon, livré à lui-même ; d’ailleurs il est à deux doigts d’occire son grand-père, dieu déchu, après avoir écrabouillé le dragon Fafner.

Wagner, bien avant la trilogie de George Lucas a édifié un monument de science-fiction ésotérique et onirique, l’heroïc fantasy ; avec une musique novatrice redevable en l’occurrence à…. Liszt : le grandiose thème du Wanderer dénote une certaine parenté avec Orphée,

l’un de ses treize poèmes symphoniques, composé en 1854. Qu’aurait été le Grand Richard sans les apports de Mendelssohn, de Weber, de Meyerbeer ! Siegfried est conçu tel une ode pastorale fantasmagorique, une symphonie fluviale fantastique – une myriade iridesc

ente d’accords aurifères.

Cela contraste avec la vision « métallurgique » de Nicolas Joël, « pos-chéraldienne ». Il situe, en effet, l’action dans un univers de vaste complexe industriel. Cela pourrait être une fonderie d’acier, une chaudronnerie,une raffinerie ; un bassin minier, avec puits de forage, poulies, turb

ines et enchevêtrement de poutres et ferrailles : un décor que n’aurait pas renié Gustave Eiffel. Pour symboliser l’antre de Fafner, Joël nous épargne le coup de la bestiole en carton-pâte pour un autre lieu insolite, un sous- sol de déchetterie bizzaroïde – dont la tuyauterie toute en éléments tortueux évoque des tubulures serpentines presqu’ondoyantes : par moments, l’on a la vision fugitive que cette infastructure reptilienne va s’animer et se mouvoir ! Tel un boa constrictor géant aux… anneaux prompts à s’enrouler autour du valeureux guerrier.

D’autre part, cet endroit menaçant rappelle la planète mystérieuse Geonosis dans les souterrains de laquelle est fabriquée en secret l’armée ténébreuse des Clones, destinée a asseoir l’hégémonie des Seigneurs Noirs. Que le lecteur nous pardonne l’abus de citations « lucassiennes ». En outre, John Williams, compositeur attitré de Lucas, convoque un effectif et des couleurs instrumentales à la mouvance wagnérienne clairement revendiquée : large usage de la palette des cuivres, de la clarinette basse, du basson et cor anglais, entre autres.

Étrange singularité du scherzo « siegfriedien », avant l’adagio lamentoso du dernier volet trilogique : en dépit de la masse orchestale requise, torrent de lave incandescente en fusion (Finale du I), il s’appréhende aussi comme un transparent et impressionniste poème symphonique de chambre. Écouter les murmures de la sombre forêt, aux accents résineux enfouissant des harmonies « pré-déliusiennes » et…. debussytes, mises en lumière par la lecture intimiste de  !

Autre exemple : les arabesques miroitantes de la flûte et les interventions de la clarinette basse, dans ce tableau sylvestre. Cette ambivalence, le maestro israélien l’a parfaitement intégré, renouvelant dans cette partition protéiforme sa prestation exemplaire de La Walkyrie. Les préludes sont révélateurs, et offrent un modèle de direction d’orchestre. Adepte des tempi lents, Steinberg fait sourdre au cours du prélude sinistre de l’Acte I, une sombreur des timbres qui devient avec lui un moment anthologique ! Rarement a-t-on entendu pareil entrelacs de sonorités caverneuses – basson, tuba contre-basse, trombones ; sur fond de bruissement de timbales. Idem de l’introduction de l’Acte II : lourde, plombée, à la teinte lugubre, image de l’esprit torturé du gnome Alberich ; obnubilé par son entreprise de reconquête de l’anneau, il se planque dans une infâme poubelle. Le prélude, cosmique, crépusculaire du III, est une éruption volcanique traversée d’éclairs flamboyants – quand surgit du plus profond de la terre le chant stellaire d’Erda. Pourquoi la réveiller au premier souffle de l’automne « walhallien », alors qu’un précoce hiver est déja sur le point de glacifier la demeure des Dieux ?

Toulouse peut s’enorgueillir d’avoir réuni une distribution presqu’idoine. En attendant que , baryton-basse de l’avenir doté d’attributs vocaux considérables, fasse scintiller le diamant du Wanderer (aigu solaire, grave conséquent). L’impérial Robert Hale, à la voix de bronze, incarne un dieu désenchanté, vulnérable et pathétique dans sa confrontation avec son jumeau noir, Alberich. Hallucinant à la projection sidérante, au timbre rocailleux, vipérin ! Le Mime de Wolfgang Ablinger-Speerhacke, époustouflant ténor dramatico-bouffe, pleurniche, piaille et geignardise ; il s’investit dans le chant trés particulier de ce rôle, oscillant entre recitar parlando et Sprechgesang. Efficace et attachant Siegfried d’Alan Woodrow, véritable Heldentenor au timbre athlétique et velouté.

Côté dames, le bilan s’avère davantage contrasté. L’Oiseau, envoyé de Wotan, est un personnage majeur ; lequel, sans avoir l’importance comparable du Natchtigall dans l’opéra de Braunfels, Die Vögel , nécessite un soprano lyrique déployant les ailes d’un aigu lumineux et consistant : l’âme de Sieglinde parle par le truchement du volatile ; le confier (comme en l’espèce) à une voix trop grêle n’est guère pertinent. Belle Erda de Qiu Lin-Zhang, même si les graves manquent parfois d’opulence abyssale. Reste le cas de . Pour une Belle au Rocher Dormant, tout juste sortie d’un long sommeil léthargique, le chant, d’abord en demi-teintes, devrait par palier s’épanouir et s’exalter en intensité – jusqu’au moment où son cœur s’ouvre à la voix de Siegfried.

avait fait sienne cette conception jadis ! La soprano new-yorkaise se complaît dans un chant systématiquement forte ; comme si elle voulait ébranler les murs du Walhalla !!! Des moyens vocaux indéniables certes – mais, rebelle aux multiples nuances du rôles, Baird les dilapide par une technique anarchique. Si elle n’apprend pas à discipliner son organe, comment parviendra-t-elle au bout du Crépuscule – en fin de saison – et de son Monologue final – si elle s’immole ainsi avant l’heure ? Mais : bannissons les craintes et les vaines alarmes, pour louanger la phalange capitoline et ses cuivres rougeoyants s’abattant sur la Forge du Destin.

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