Une « Femme sans Ombre » à voir yeux fermés et oreilles grandes ouvertes.

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 9-XII-2002. R. Strauss, Die Frau ohne Schatten. Thomas Moser, Susan Anthony, Jane Henschel/Reinhild Runkel, Bjarni Thor Kristinsson, Jean-Philippe Lafont, Luana De Vol, Jochen Schmeckenbecher, Scott Wilde, Doug Jones, etc. Orchestre et Chœur de l’Opéra National de Paris. Direction : Ulf Schirmer. Mise en scène et décors : Robert Wilson. Costumes : Moidele Bickel. Lumières : Andreas Fuchs et Robert Wilson.

R. Strauss, Die Frau ohne Schatten

Ecrit avant les événements qui entraînèrent la dilution de l’empire austro-hongrois, resté dans les cartons du compositeur durant le premier conflit mondial jusqu’à sa création à l’Opéra de Vienne en 1919, Die Frau ohne Schatten (« La Femme sans Ombre ») n’est pas le plus joué et le plus directement accessible des opéras de . Il s’agit pourtant de l’œuvre centrale du compositeur bavarois, celle vers laquelle toute sa création lyrique converge, l’esprit créateur de Strauss, comme celui d’Hofmannsthal, y étant contenu. Mêlant étroitement l’ésotérisme mozartien de La Flûte enchantée et la mythologie wagnérienne, du Ring à Parsifal en passant par Tristan, pour faire œuvre éminemment originale, La Femme sans Ombre a la réputation d’être un ouvrage complexe, essentiellement à cause de son livret pourtant d’une poésie ineffable. La musique, d’une mobilité inouïe, est l’une des plus vivantes et polychromes de l’histoire. Chaque mesure réserve une infinité de strates de textures de lignes mélodiques, harmoniques et de timbres, offrant à l’oreille maintes occasions de se perdre dans les méandres d’une écriture aux reliefs infinis à chaque écoute. L’orchestre est d’une sensualité ensorcelante, suscitant une jouissance sonore inépuisable.

Cette partition admirable où l’orchestre pourtant foisonnant ne couvre jamais le chant – même le ténor, une fois n’est pas coutume chez Strauss, n’a pas à souffrir d’une ligne impossible –, est très peu donnée à Paris. Il lui a fallu attendre 1972 pour entrer au répertoire de l’Opéra de Paris. Encore s’agissait-il de la fameuse production de l’Opéra de Vienne réunissant un staff inoubliable (James King, Leonie Rysanek, Walter Berry, Christa Ludwig) autour de Karl Böhm, le chef autrichien portant l’ouvrage à bout de bras depuis des lustres, le donnant notamment pour la réouverture de l’Opernhaus de Vienne en 1955. Depuis sa reprise en 1980 avec une distribution différente, à l’exception de Berry (Dohnanyi, Kollo, Behrens, Jones), « Frosch » revient après vingt-deux ans, cette fois dans une production inédite et à Bastille. Hugues Gall, qui apprécie l’ouvrage (il l’avait donné à Genève dans une mise en scène d’ reprise à Paris, Théâtre du Châtelet) a confié la nouvelle production à Robert Wilson. Semblant travailler avec une véritable entreprise, attirant autour de son nom une nuée de mécènes tous plus sélects les uns que les autres, le metteur en scène, qui fut « une figure majeure dans le monde du théâtre expérimental », est depuis des lustres l’ombre de lui-même. Wilson fait en effet toujours la même chose, ses mises en scène sont passe partout, donnant constamment la même vision « japonisante », quels que soient musique, livret, époque, lieu, messages… Certes, l’action de La Femme sans Ombre se déroule dans un empire oriental imaginaire situé entre Mongolie et Bengale, mais assurément pas au Japon. Or, comme de coutume, Robert Wilson place sa scénographie dans l’Empire du Soleil levant, attribuant à ses chanteurs des gestes saccadés de marionnettes Nô prises de crises épileptiques soudaines. Les lumières sont continûment de couleurs crues, du noir le plus profond au blanc le plus lumineux, en passant par le bleu le plus électrique et le rouge le plus vif. En outre, le soir de la première, certains raccords se sont montrés aléatoires. Quelques idées, telle l’apparition sur la scène d’une violoncelliste jouant le sublime solo de l’acte II, apparition renouvelée mais moins convaincante à l’acte III de la fanfare de quatre trompettes et six trombones, ce qui traduirait l’incapacité qu’éprouve le metteur en scène à occuper l’espace pendant les grands interludes orchestraux que recèle l’œuvre.

Le systhématisme de Wilson est apparu plus prégnant encore par la défaillance de qui s’est contentée de mimer le rôle de Die Amme, alors que, côté jardin, chantait Reinhild Runkel à la voix d’un chaud métal. est une belle Impératrice, voix souple et droite malgré des notes transitoires délicates. reste un Empereur remarquable, tout comme un émouvant Barak. Déception en revanche avec Luana De Vol, dont la voix bouge trop. Autre handicap de cette production, la sonorisation gênante de la multitude de personnages du « monde d’en haut ». Dans la fosse, , déjà apprécié à Bastille dans Rosenkavalier et Lulu, porte telle de la lave en fusion l’orchestre de l’Opéra de Paris visiblement ravi de jouir de tant de beautés instrumentales, enveloppant les chanteurs de sonorités envoûtantes sans jamais les couvrir.

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