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Paris. Théâtre du Châtelet. 13-XII-2002. Nikolaï Rimski-Korsakov, Le Coq d’or. Albert Schagidullin, Ilya Levinsky, Andreï Breus, Ilya Bannik, Elena Manistina, Barry Banks, Olga Trifonova, Yuri Maria Saenz, etc. Orchestre de Paris. Chœur du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg. Direction : Kent Nagano. Mise en scène : Ennosuke Ichikawa III. Décors : Setsu Asakura. Costumes : Tomio Mohri. Lumières : Jean Kalman. Chorégraphie : Kanshino Fujima.

N. Rimski-Korsakov, Le Coq d’or

Voilà dix-huit ans, le Théâtre du Châtelet, qui portait alors le nom de Théâtre Musical de Paris, programmait une Saison Russe sur le modèle de celle que la même salle avait connu en 1909 sous les auspices de Serge de Diaghilev. Les deux rendez-vous phares avaient été La Khovanstchina de Moussorgski mise en scène par Pier Luigi Pizzi et Le Coq d’or de Rimski-Korsakov mis en images par une équipe japonaise. C’est la reprise de cette dernière production que le Châtelet propose en ce moment. Cette perspective a conduit le signataire de ces lignes à éprouver quelque crainte avant d’y assister, pour avoir suivi de près la genèse de ce Coq d’or en 1984.

Lorsque le spectacle commença, nous avons cru le pire arrivé… Sans doute sous la pression des dix minutes de retard dû à un public guère attentif aux artistes, la trompette solo eut maille à partir avec la justesse, et à découvert, en plus ! Mais cela s’arrangera très vite. Il faut dire que l’ a surtout brillé par ses cordes, moelleuses et charnelles à souhait. a dirigé la partition de façon distanciée et froide, allant contre le fond même de l’ultime opéra de Rimski-Korsakov, placé sous le signe de l’humour corrosif d’une farce politique qui valut à l’ouvrage l’interdit de la censure impériale, qui y a vu une charge contre Nicolas II. Tant et si bien que Le Coq d’or n’allait être créé qu’en 1909, l’année suivant la mort de son auteur. Mais il ne s’agit pas non plus de la meilleure partition du compositeur russe. Côté orchestration, nous sommes loin d’Antar, et côté orientalisme, ce n’est pas Schéhérazade… Et, malgré la brièveté de l’œuvre – trois actes en quatre-vingts minutes –, il s’y trouve des longueurs, particulièrement au milieu des deux premiers actes. Ce sont en fait de véritables tunnels : thématique besogneuse harmonisée à la va-vite et orchestrée de façon relâchée, ce qui étonne de la part de ce maître ès orchestration qui fut un modèle pour Stravinsky ! La distribution n’était pas non plus très enthousiasmante, équilibrée certes, mais rien de plus. Albert Schagidullin est un Roi Dodon au timbre étroit et manquant de couleur, son jeu est dénué de consistance. Son personnage devrait être un monstre de fainéantise, un être abject, ce qu’il n’est à aucun moment, comme si son beau maquillage expressif suffisait – saluons à ce propos le remarquable travail de Suzanne Pisteur. Les deux princes, Gvidon et Afron, ses fils, présents dans le seul acte initial, sont correctement tenus par Ilya Levinsky et Andreï Breus, tout comme le Général Polkan par . La Reine de Chemakha enchaîne des coloratures dures et le timbre est trop ténu, tout comme celui du Coq d’or campé par Yuri Maria Saenz. En fait, côté chant, la reprise de cette production vaut principalement par l’Amelfa d’, mezzo-soprano slave aux graves vertigineux et aux harmoniques d’une amplitude exceptionnelle, et par l’Astrologue tenu par le superbe ténor de caractère britannique , dont le legato et la flexibilité vocale font merveille. Le Chœur du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, qui chantait dans son jardin, est magnifique de cohésion et de nuances.

Alors, à quoi tient la magie de ce Coq d’or ?… Essentiellement à la mise en scène et à la scénographie tout aussi magiques que voilà dix-huit ans ! Les costumes sont aussi somptueux qu’à l’origine. Il faut dire qu’ils ont été dessinés par Tomio Mohri, alors directeur artistique de la célèbre maison de couture Issey Miyake… Quant à la mise en scène, elle s’avère toujours merveilleusement adaptée au conte oriental de Pouchkine. Jean-Albert Cartier, alors directeur du Théâtre du Châtelet, l’avait confiée au maître du Kabuki moderne Ennosuke Ichikawa III à la suite d’un spectacle kabuki somptueux accueilli quelques mois plus tôt en ce même théâtre. Les gestes du théâtre japonais sont fins, naturels, sans violence, d’une beauté plastique extraordinaire, à des années lumières des artifices et de la gestique épileptique d’un Robert Wilson (voir l’article consacré à La Femme sans ombre).

Ce spectacle a été tourné par la NHK, et devrait être bientôt disponible en DVD sous le label TDK.

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