Gassmann, Vivano le mamme !

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 26-III-2003. Gassmann, Opera seria ossia vivano le mamme ! Mario Zeffiri, Jeremy Ovenden, Klaus Häger, Pietro, Riccardo Novaro, Alexandrina Pendatchanska, Miah Persson, Janet Williams, Dominique Visse, Stephen Wallace, Curtis Rayam. Concerto Köln ; Direction Musicale et Clavecin : René Jacobs. Mise en scène : Jean-Louis Martinoty.

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Cet Opera seria de Florian Leopold Gassmann (1729-1774) dirigé par et mis en scène par est le spectacle idéal pour remonter le moral, celui des esprits chagrins et autres dépressifs chroniques en cette époque de morosité ! Il est donc regrettable que cette comédie burlesque au dessein satirique ne connaisse que fort sporadiquement les faveurs de la scène. En effet, elle apporte un salutaire grain de folie, ponctuée par un rythme d’enfer : les situations cocasses s’articulant les unes aux autres sans le moindre temps mort. Surtout lorsqu’elle est servie comme ici par une mise en scène ludique et extravagante. Deux heures cinquante de pur bonheur ! Ce joyau narre les moult avatars d’un honorable théâtre, empêtré dans les fébriles préparatifs qui précèdent la création d’un grandiose opera seria révolutionnaire, aux mélodies échevelées. En fait, du Offenbach, voire du Hoffnung avant l’heure.

Cet opéra-comique à l’humour décapant, date de 1769. Le propos iconoclaste de ce Gassmann méconnu, né en Bohême, préfigure les ouvrages de Salieri (Prima la Musica) et de Mozart (le Directeur de Théâtre), ainsi que la séduisante pochade de Donizetti sur un même thème, Le Convenienze ed inconvenienze teatrali. Par ailleurs Richard Strauss, via Ariane à Naxos et, surtout, son testament lyrique Capriccio pourfendra le bel canto aux vocalises interminables et autres « baroqueries ». Pastiche, parodie, ce pamphlet lyrique dénonce au vitriol les caprices des doux divi et divines dive, ces dernières escortées de leurs encombrantes génitrices prêtes à jouer du poing, au cas où un impudent cuistre émettrait quelque réserve sur le talent, évidemment immense, de ces demoiselles. En prennent aussi pour leur grade, les impresarii « mafieux », les directeurs de théâtre opportunistes et « mégalos », les compositeurs fats, les librettistes prétentieux, les maîtres de ballet bouffis d’orgueil… Magnifique panier de crabes stigmatisant les basses compromissions, les mille petites mesquineries agrémentées d’échanges venimeux ; tours pendables, complots, cabales, alliances et désalliances concoctées entre artistes à l’ego surdimensionné. Sympathique microcosme en vérité !

Le premier acte est un ample prologue introductif un peu longuet exposant situation, pyschologie et motivations des principaux personnages qui ouvre sur un deuxième acte qui propose une répétition savoureuse des « tubes » de l’opera seria ponctuée d’une kyrielle d’incidents, accrochages et interruptions diverses. On entre de plain-pied, mais par dérision, dans l’univers fabuleux de l’aria di paragone, forme d’expression propre à l’opéra baroque où l’un des protagonistes manifeste son ressenti en le comparant à celui d’un autre être, le tout exprimé avec pyrotechniques et véhémentes envolées. On songe ainsi à Haendel (Aggrippina, Rinaldo, Giulio Cesare…), Vivaldi (Bajazet, Griselda), voire Mozart (Idoménée). Hilarante, l’aria tragique de Porporina, téméraire officier de l’armée mongole : solo grotesque dans lequel il est question de dauphin sautillant et de thons frétillants s’ébattant dans l’onde en furie. Quant à celui de Roxanare, on dirait du Gluck encanaillé ! Le troisième acte est la représentation publique de l’opéra proprement dit. Il est censé se dérouler en Hindoustan. On songe à une extravagante Aïda, version enturbannée, avec un décor sorti d’Indiana Jones et le temple maudit agrémenté d’une référence à l’album de Tintin Les cigares du Pharaon. Son ouverture est une sinfonia grandiloquente, franchement pesante, à l’inspiration délibérément banale. Cette page ouvre une succession d’airs de bravoures, de vocalises à rallonges, notes haut perchées, suraigus faramineux – graves abyssaux, cadences démesurées entrecoupés des bravi ou lazzi d’une fausse claque. En fait un fiasco qui conduit à tirer la morale de l’histoire exposée par les chanteurs : mais que diable allions-nous faire dans cette galère ?! Après une énième querelle, tous les protagonistes de l’opéra s’accordent pour imputer la responsabilité de l’échec à l’impresario, vila razza dannata.

La réussite de ce pétillant opera buffa est, en revanche totale, au point que la salle entière croule de rire. Tous les artisans et maîtres d’œuvre de ce spectacle magique seraient à citer. Depuis les chanteurs-acteurs que la partition contraint à savoir chanter faux à la perfection, jusqu’à René Jacobs qui mène son tambour battant, notamment dans les ensembles concluant chaque acte. Mention spéciale pour les terribles mamans des divettes, rôles masculins travestis, ainsi que pour la magistrale incarnation de , accoutré en vieille sorcière.

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