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Zaïde attend toujours sa feuille de route

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Maison de Radio France, Salle Olivier Messiaen, 10.V.2003.Mozart : Zaïde (1779), opéra en version de concert – Sérénade K. 239 et Marche K.331. Sandrine Piau, Christoph Genz, Marius Brenciu, Klaus Mertens. Orchestre Philharmonique de Radio-France. Elisabeth Balmas (violon solo). Direction : Ton Koopman.

Il est des soirées qui constituent un total malentendu, et pour tout le monde : l’orchestre, le chef, les chanteurs, l’œuvre et le compositeur. Excusez du peu ! Cette production de concert de Zaïde en est l’exemple. N’auriez-vous pas connu l’œuvre auparavant, vous seriez ressorti de cette exécution avec l’idée qu’il s’agit d’un petit opéra de Mozart, mal ficelé et inachevé. Sans dialogues ou récitatifs, et avec une Sérénade et une Marche faisant office de… sandwich.

Ce n’est pas la discographie étique et complètement ratée qui vous aurait rassuré, notez bien. Vous auriez trouvé chez Orfeo un Leopold Hager ordinaire, c’est-à-dire de Ligne Maginot, doté en tête de distribution d’une Judith Blegen opulente mais acide. Philips vous aurait fourni Edith Mathis mise sous l’éteignoir par Bernard Klee, son mari, un monument d’ennui. Enfin, Harmonia Mundi, avec une Lynne Dawson en toute petite forme qui vous eût chevroté la partition au son des fifres maigrelets et monotones de Paul Goodwin !

Vous vous dites : c’est vrai que cette partition est incomplète. Probablement abandonnée par Mozart au tournant des années 1779-1780, quand des Idomeneo et autres Entführung aus dem Serail (L’Enlèvement au sérail) (auront commencé de germer en lui. Mais attention, inachevé ne signifie pas inabouti, que diantre ! D’autant que pour un air merveilleux figurant dans tout répertoire de récitaliste qui se respecte « Ruhe sanft, mein holdes Leben », l’opéra s’est fait au moins un nom, faute d’un renom.

Et pourtant ! Cette petite heure de musique constitue la quintessence du jeune Mozart « créant » l’opéra allemand : Singspiel comme Die Zauberflöte (La Flûte enchantée)avec plein de personnages, airs, duos, ensembles… et « mélodrames » (récits accompagnés). Outre le rôle central, vous y trouvez des protagonistes masculins (Gomatz, Osmin, Allazim, Soliman) aux caractères musicaux remarquablement dessinés. Alors bien sûr, vous pouvez mégoter sur l’absence d’ouverture et de conclusion, ainsi que sur la disparition du livret original de Schachtner d’après Sebastiani. Sinon en tirer profit, comme , pour évacuer les deux Melologo résiduels, et placer à chaque extrémité de l’ensemble un majeur clinquant – celui de la Sérénade K. 239 et de la Marche K. 331, donc. Contresens complet ! On jouait à l’époque de Mozart des Marches en préambule et épilogue des Sérénades, certes, mais quel rapport avec un ouvrage lyrique ?

Imaginez que l’on fasse commencer (ou finir) Jenůfa par la Sinfonietta ou Taras Bulba ! Ce qui serait acceptable, à la rigueur, est que la Sérénade liminaire ait la saveur apéritive que vous seriez en droit d’attendre d’elle. Et Harnoncourt s’est abandonné avec délices à sa scansion – qui doit être tout sauf de la pétarade. Ce qui n’est pas le cas du chef et organiste néerlandais de ce concert qui, d’entrée de jeu, délivre un effarant Concerto pour timbales. L’, cornaqué en Mozart par Howard Griffiths à Montpellier en 2002 (avec Maria Joào Pirès) nous avait plongé en plein rêve. Ici, les frappes chirurgicales menées depuis l’estrade manquent nombre de cibles (que de décalages entre les pupitres !). Et à force de causer des dommages collatéraux, elles dérivent carrément sur le Strauss du début d’Also sprach Zarathustra.

Le petit chœur initial n’est pas du meilleur Mozart. Rigide et plat, il a surtout le mérite de donner la parole à un esclave, chanté par (le frère de Stefan). Quel enchantement soudain : en son souffle, de la musique et de la haute ! En charge du rôle de Gomatz, le ténor commence ainsi un sans-faute. Galbe, naturel, mœlleux, phrasé : c’est un festival de couleurs et de fragrances qui ne se démentira pas.

Passée l’introduction, Zaïde ne comporte aucun point faible. Et très vite, puisque le récit accompagné a été supprimé, vous entrez de plain-pied dans le « tube » de la soprano. Rêche et prosaïque au possible, Koopman essaie de décorer comme il peut une qui se lance dans le « Ruhe sanft ». C’est réfrigérant : la voix est frêle, aigre, verte même, et les tout petits poumons de la Française peinent à offrir une geste tant onirique qu’érotique au compositeur.

Pour des raisons d’économie – rappelons que ces concerts sont gratuits, il faut une fois de plus féliciter Radio France et René Kœring – les personnages d’Osmin et Allazim ont été réunis en l’excellent gosier de . Vétéran mais ingambe, il vocalise avec précision et s’extirpe, sans effort apparent, des écarts terrifiants, dont le Salzbourgeois des années 1780 était si friand. Décernons également une mention toute particulière à Marius Brenciu, Soliman… le magnifique. En effet, c’est Roberto Saccà qui devait chanter. Vous n’avez certainement rien perdu au change ! Le Roumain tira naguère, et fort bien, son épingle du jeu dans le rôle-titre de certain Idomeneo de l’Opéra Garnier – pourtant truffé de périls (direction et mise en scène d’Ivàn Fischer). Il a l’éclat et le sens de la variété que son archétype exige pour gagner un tant soit peu de crédibilité, voire de tendresse latente.

Devant un tel plateau masculin, vous ne vous inquiétez, en fait, que pour . Sa chanson de Philomèle (où s’entend déjà le « Se il padre perdei » d’Ilia) parle de pleurs et de sanglots. Vous devez vous contenter de soupirs. Un Enlèvement au Soupirail, en quelque sorte ? Le « Tiger ! » qui s’enchaîne, martelé par un Koopman rêvant d’Immolation de Brünnhilde, dénote certes un sens interprétatif développé chez la chanteuse. Mais la malheureuse ne possède aucun grave.

Vous êtes également préoccupé – et ce depuis le début – par les choix du chef. Les ensembles, miracles d’équilibre et de modernité, sont dénués de toute synergie. Entrelacs pareils à des lancettes gothiques, ils ne semblent guère l’intéresser. A l’inverse, un motorisme systématique et très « tendance » boursoufle tous les forte et fortissimi. Le timbalier a vraiment perdu du poids ce soir, et peut envisager les plages de l’été en toute sérénité. Mais enfin, il aurait pu lui être permis de souffler un peu dans la Marche finale, vous dites-vous. C’est exactement le contraire qui se fait entendre. Ton Koopman veut vraiment sa chute de Bagdad, et il l’obtient ! Pensez au même petit joyau sous la baguette d’Abbado chez Sony : vous demeurez perplexe, en plus de sourd. Tout le problème est là : le chef batave, bien en peine déjà avec une intégrale des Cantates de Bach aux chanteurs parfois contestables (en plus de la disparition du label Erato), vous paraît aborder une nouvelle phase de sa carrière en roue libre – avec des tics empruntés aux leaders « baroqueux » de sa génération, tel René Jacobs, ou plus jeunes, comme Marc Minkowski… leur génie particulier en moins. Et dans Mozart, fût-il incomplet ou orné d’ajouts adventices, cela ne pardonne pas. Vous repartez donc, encore moins au fait des mille et une nuits de Zaïde que vous n’êtes venu.

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Maison de Radio France, Salle Olivier Messiaen, 10.V.2003.Mozart : Zaïde (1779), opéra en version de concert – Sérénade K. 239 et Marche K.331. Sandrine Piau, Christoph Genz, Marius Brenciu, Klaus Mertens. Orchestre Philharmonique de Radio-France. Elisabeth Balmas (violon solo). Direction : Ton Koopman.

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