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Angelika Kirchschlager, rendez-vous manqué avec le Cantor de Leipzig

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Paris. Théâtre du Châtelet, 16.V.2003. Johann Sebastian Bach, Ouverture (suite) n° 1, « Schlummert ein » extrait de la cantate « Ich habe genug », Sinfonia, Presto et « Vergnügte Ruh’ » extraits de la cantate « Geist und Seele wird verwirret », « Widerstehe doch der Sünde » extrait de la cantate éponyme, Sinfonia et « Herr was du willst » extraits de la cantate « Ich steh mit einem Fuss im Grabe », « Erbarme Dich » extrait de la Passion selon saint Matthieu, « Bereite dich, Zion » et « Wie soll ich Dich empfangen » extraits de l’Oratorio de Noël. Angelika Kirchschlager (mezzo-soprano), Tobias Lindner (orgue), Stefanie Haegele (hautbois), Lucas Mares (violon), Venice Baroque Orchestra, Andrea Marcon (clavecin et direction).

angelika-144x144Bach a toujours été la terreur de bon nombre de musiciens, toutes disciplines confondues, mais plus particulièrement des chanteurs. En effet, la musique écrite par le cantor de Leipzig est quasi mathématique, abstraite, et demande une précision extrême, du souffle au kilomètre, une égalité vocale sur toute la largeur de la tessiture et, surtout, un total abandon allié à une très grande rigueur, ce qui peut sembler contradictoire. L’ abandon est en fait celui que l’on fait à Dieu, et la rigueur, celle de la musique seule. L’interprète de Bach, de ses œuvres religieuses surtout, doit faire abstraction de sa propre personnalité pour entrer dans sa musique comme on entre en religion. L’instrumentalisation de la voix est primordiale, voire essentielle, et tant mieux si quelques interprètes d’exception sont néanmoins parvenus à y apporter une touche personnelle : Ian Bostridge, Anne-Sofie von Otter, et, en remontant dans le temps, Teresa Stich-Randall, Kathleen Ferrier, Maureen Forrester, pour ne citer que ceux-là …

En un mot, la musique de Bach n’est pas destinée à mettre en valeur les voix ou l’art des interprètes, mais à être offerte à Dieu, ces œuvres étant composées principalement pour être chantées à l’office. Par conséquent, consacrer un concert entier à ce compositeur avec, pour la partie vocale, des extraits d’œuvres exclusivement religieuses, constituait une sorte de gageure. Le résultat ne fut pas, hélas, à la hauteur de ce que l’on pouvait en attendre.

Dotée d’une jolie voix, excellent Nicklausse des Contes d’Hoffmann à Bastille et à Orange, charmante Dorabella de Così fan tutte à Garnier, délicieuse Valencienne de La Veuve joyeuse à Vienne et séduisant Quinquin du Chevalier à la rose à Bastille, possède dans l’ensemble une personnalité plutôt extravertie et « solaire », a priori plus faite pour le bonheur et la joie que pour la déploration. De plus, l’enregistrement qu’elle avait gravé chez Sony, avec le même orchestre et un programme presque identique, avait été accueilli avec réserve par la critique lors de sa parution à l’automne 2002. On peut donc s’interroger sur la volonté des interprètes de réitérer une entreprise aussi périlleuse avec ce concert constitué pour la partie vocale de morceaux un peu disparates, extraits de cantates (pourquoi une seule aria de la Passion selon saint Matthieu et deux de l’Oratorio de Noël, dont un dévolu en principe au chœur… ?) La ligne directrice semble floue et manque de rigueur, lacune qui se fait également sentir dans l’interprétation.

va, tout au long de la soirée, se révéler un peu « hors sujet » : certains morceaux, comme Vergnügte Ruh sont trop graves, ses problèmes de souffle sont fréquents et l’expression parfois hésitante. Décidément, l’univers austère du cantor lui est étranger, ce qui en soi n’est pas un crime, d’autres se sont bien gardés de s’y confronter. Mais alors, pourquoi l’avoir fait ? A la décharge de la cantatrice, cependant, il faut bien reconnaître qu’elle n’est guère soutenue par l’orchestre, lui aussi visiblement peu familier de cette musique. Le , créé en 1997 par , nous livre un Bach joli, aimable, assez peu religieux, très éloigné du tourment des Saintes Ecritures qui hantèrent Bach et accompagnèrent chaque moment de sa vie. Par ailleurs, les cordes sont soit un peu sèches, soit quasi sirupeuses, comme le violon solo de Luca Mares dialoguant avec la voix dans le Erbarme dich. En revanche, les instruments à vent sont souvent de qualité, avec une mention particulière à Stefanie Haegele, dont le hautbois, dans la Sinfonia extraite de la cantate Ich steh mit einem Fuss im Grabe, se mit soudain à « chanter » Bach bien mieux que Kirchschlager ne l’avait fait jusqu’alors.

Comme quoi une belle voix un certain « glamour » ne suffisent pas toujours, surtout pour les œuvres de Bach, où la ferveur naît de la simplicité et où tout doit sembler évident et aller de soi, comme le naturel de la foi. Témoin le bis offert à la fin du concert : après les deux airs de l’Oratorio de Noël qui terminaient la seconde partie, Kirchschlager, dans un air italien qu’elle présenta au public de manière tellement confuse que l’on ne sut ce dont il s’agissait, fit entendre une voix plus ronde, plus libérée, facile et épanouie. Il est donc regrettable que, compte tenu des rares incursions de la mezzo-soprano autrichienne dans le répertoire baroque, les interprètes n’aient pas choisi de présenter un programme plus varié qui les aurait mis davantage en valeur. Un rendez-vous manqué, certes, mais qui nous fait souhaiter retrouver rapidement ces artistes pour un concert plus harmonieux et adapté à leurs qualités.

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Paris. Théâtre du Châtelet, 16.V.2003. Johann Sebastian Bach, Ouverture (suite) n° 1, « Schlummert ein » extrait de la cantate « Ich habe genug », Sinfonia, Presto et « Vergnügte Ruh’ » extraits de la cantate « Geist und Seele wird verwirret », « Widerstehe doch der Sünde » extrait de la cantate éponyme, Sinfonia et « Herr was du willst » extraits de la cantate « Ich steh mit einem Fuss im Grabe », « Erbarme Dich » extrait de la Passion selon saint Matthieu, « Bereite dich, Zion » et « Wie soll ich Dich empfangen » extraits de l’Oratorio de Noël. Angelika Kirchschlager (mezzo-soprano), Tobias Lindner (orgue), Stefanie Haegele (hautbois), Lucas Mares (violon), Venice Baroque Orchestra, Andrea Marcon (clavecin et direction).

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