Sirène dans la tempête

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Toulouse. Halle aux Grains. 19 VI 2003. Paul Hindemith : Métamorphoses symphoniques sur des thèmes de Carl Maria von Weber, Piotr Ilitch Tchaïkovski : Variations sur un thème rococo op. 33, Alexander von Zemlinsky : Die Seejungfrau (La Petite Sirène). Han-Na Chang (violoncelle), Orchestre National du Capitole de Toulouse. Direction : Thomas Dausgaard.

han_na_chang-300x401 dirige l’Orchestre national du Capitole

Les nécessités des programmations traditionnelles, ouverture-concerto-symphonie, expliquent d’étranges associations, comme cette irruption, sans logique apparente, des très rabâchées Variations Rococo de Tchaïkovski entre deux compositeurs classés par les nazis « Entartete Musik » (musique dégénérée).

Il faut dire que le jeu brutal et outrageusement musclé de la jeune violoncelliste Han-Na Chang n’a guère aidé à faire passer la pilule : un son écrasé et agressif se conjuguant à une interprétation insipide. Le chef danois avait heureusement d’autres choses à dire dans le volet purement orchestral de cette soirée. Les Métamorphoses symphoniques d’Hindemith, œuvre magnifique d’un compositeur quelque peu boudé aujourd’hui, montraient un interprète dynamique, exaltant les contrastes d’une écriture brillante et sachant rendre claire sa richesse polyphonique comme ses chevauchements harmoniques. Cette fougue rythmique rendait avec bonheur l’humour dont la partition est émaillée et les apparitions des solistes ont permis aux instruments à vent de l’Orchestre du Capitole de briller, les cuivres un peu moins.

Mais la pièce de résistance de ce concert était la très rare Seejungfrau d’Alexandre Zemlinsky. Contrairement à ce que pouvait laisser croire de façon un peu sommaire le texte de présentation, cette œuvre ne se veut pas une illustration mot à mot du conte de Hans Christian Andersen, mais plutôt une fresque marine inspirée de son thème général : la rédemption par l’amour et la souffrance. La traduction française exacte en est d’ailleurs La Néréide et non La Petite Sirène, et Zemlinsky lui-même n’a donné que de vagues indications sur son contenu extra musical. Cette mise au point n’est pas négligeable, car vouloir lui donner un sens trop précis serait réduire à l’état de simple fond sonore une œuvre qui entendait donner une importance nouvelle au genre de la « musique à programme » par l’utilisation d’un langage novateur. Zemlinsky partageait d’ailleurs cette ambition avec son beau-frère Schönberg, dont le poème symphonique Pelléas et Mélisande, créé lors du même concert du 25 janvier 1905, partage certains éléments de langage avec cette Néréide, comme l’évocation musicale de l’élément marin, « les thèmes de toutes natures [étant] portés par un ressac permanent », comme le fait justement observer le compositeur Michel Chion.

La même fougue remarquée dans Hindemith portait également l’interprétation de Thomas Dausgaard, les épisodes les plus descriptifs, comme l’évocation de la tempête, prenant beaucoup de relief. Cependant, cette approche un peu univoque réduisait la portée de l’œuvre en ne mettant en évidence que les passages les plus immédiatement évocateurs aux dépens de la luxuriance d’une œuvre autrement délicate. Riccardo Chailly, dans un enregistrement remarquable, avait su éviter ce piège en donnant à sa direction une souplesse et une finesse remarquable qui faisaient un peu défaut ici.

Ainsi dirigée, cette musique subtile évoquait quelque peu les musiques de films, d’ailleurs remarquables, d’Erich Wolfgang Korngold, élève de Zemlinsky et héritier de son langage. C’est un peu dommage, car la mise en place était de qualité et l’on sentait qu’avec l’Orchestre du Capitole ce chef aurait pu donner une interprétation autrement raffinée et prenante de l’œuvre.

Crédit photographique : Sheila Rock

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