Pierre-André Valade interprète Gérard Grisey

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble, Musique symphonique

Paris, Cité de la Musique, Salle de Concerts. 20.XI.2003. Gérard Grisey : Les Espaces Acoustiques. Christophe Desjardins, alto, Jens McManama, Jean-Christophe Vervoitte, Vincent Léonard, David Macé, cors. Ensemble InterContemporain, Orchestre du Conservatoire de Paris, direction : Pierre-André Valade.

Pierre-André Valade interprète Gérard GriseyVolcans Acoustiques à la Cité de la Musique

Salle comble à la Cité de la Musique, lors de ce concert central du cycle « Champs Acoustiques », pour les Espaces Acoustiques de Grisey ; rarement donnés en intégralité en public, tant l’œuvre et son propos sont ambitieux.

Prologue pour alto seul ouvre le bal. Les solistes de l’ sont plongés dans le noir, tandis que , situé à l’extrémité de la scène, joue les balbutiements de ce qui va être amplifié par tout un orchestre symphonique. Prologue débute sur un court motif mélodico-rythmique sans cesse accru et varié, qui mobilise toutes les ressources de l’instrument soliste. Cette pièce, partant du néant, s’est transformée — malgré l’excellence de l’interprète — en un concerto pour alto et public phtisique — tant les toux les plus diverses, de la quinte au raclement guttural, se sont fait entendre !

Malgré cette pathologie parisienne, emmène son auditoire dans ce nouveau monde sonore en métamorphose constante. Prologue s’enchaîne directement à Périodes, pour sept musiciens, chronologiquement première composition du cycle. Puis survient Partiels et Modulations — la plus expérimentale. Au cours de Périodes, les possibilités de jeu et d’alliage de timbres sont toutes explorées et méticuleusement décortiquées. La tension se relâche peu à peu pour enfanter un jeu d’attaques sur un mi grave partagé entre le trombone et la contrebasse ; jeu qui va servir de matériel de composition à Partiels, troisième partie de ces Espaces Acoustiques, pour 18 musiciens.

Partiels comme son nom l’indique, est une application acoustique de la fragmentation du son en harmoniques. Après chaque énoncé de la contrebasse et du trombone, les autres solistes semblent émerger de la résonance de la première attaque. Laquelle résonance s’amplifie peu à peu jusqu’à un climax organisé par tous les instruments en sons multiphoniques — qui s’éparpillent peu à peu dans l’espace. Les derniers soubresauts de l’œuvre, tels des acouphènes, sont réalisés par des bruits de clés des bois, des feuilles de partitions froissées : bref, l’environnement usuel d’une fin de répétition, bavardages en moins. Saut dans le vide, Partiels se termine sur le départ progressif des musiciens de la scène, tandis que le chef par un grand geste incite le percussionniste à donner l’ultime coup de cymbale… qui n’apparaîtra que dans le morceau suivant.

Par ce pied de nez musical, instaure une pause dans son cycle, l’attente de tout un orchestre symphonique muet et immobile sur scène étant matériellement infaisable.

Après avoir exploré le champs des harmoniques avec Partiels, Modulations pour trente-trois instrumentistes — l’EIC a laissé la place à l’Orchestre du Conservatoire — s’intéresse à la spatialisation du son et à sa transformation. Cette partie est un véritable tourbillon, lequel s’enfle peu à peu, donnant de fausses impressions de gammes montantes perpétuelles. Les cordes, limitées aux solistes, entrent pupitre par pupitre, créant un crescendo qui semble infini, et s’enchaîne ainsi avec Transitoires pour grand orchestre : la page la plus véritablement orgiaque du cycle.

A l’opposé des trois premières, conçues en forme d’arche, Modulations et Transitoires sont ensemble un immense crescendodecrescendo. Transitoires rappelle de temps à autres Jonchaies de Iannis Xenakis par sa matière sonore qui inonde l’orchestre, et aussi Stimmung de Stockhausen — par ses courts motifs mélodico-rythmiques énoncés à divers instruments se propageant par mutation (ou écho) aux autres pupitres. L’œuvre s’achève en se délitant peu à peu : la résonance se perd dans… l’espace acoustique. Seul l’alto solo « subsiste », balbutiant ses quelques mesures du début de Prologue. Toutefois le discours de Grisey ne s’arrête pas à un simpliste « alpha et oméga ». Le motif initial de l’alto est repris, harmonisé, amplifié aux quatre cors solistes, tandis que l’orchestre entier enveloppe ces derniers de plages statiques : c’est Épilogue, couronnement de cet immense laboratoire sonore.

Pas moins de six rappels pour le « grand artisan » de cette soirée, . Il nous livre une vision analytique et objective de ce cycle majeur de la musique contemporaine : l’impressionnante partition, soulevée par le chef d’orchestre, reçoit une rafale d’applaudissements. Une lecture plus sauvage, débridée — voire folle — eût-elle été préférable ? Cela reviendrait alors à nier le formidable travail de l’Orchestre du Conservatoire, riche d’une homogénéité et d’une sûreté de jeu dont bien peu de formations symphoniques professionnelles peuvent se targuer.

Peut-être ce concert exceptionnel inspirera-t-il les programmateurs de Radio-France, dont les cycles de musique contemporaine (en plus d’être réduits à une peau de chagrin) accusent une certaine frilosité ?

Crédit photographique : (c) DR

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