Le Bolchoï et la Beijing Modern Dance Company à l’Opéra de Paris

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Paris. Opéra Garnier. 7.I.2004. Le Lac des Cygnes, musique de Piotr Illyich Tchaikovski (1840-1893), chorégraphie et mise en scène de Iouri Grigorovitch d’après Petipa, Ivanov et Gorski (2001), décors et costumes de Simon Virsaladzé, avec Svetlana Zakharova, Andrei Uvarov, Dimitri Belogolovtsev, Gennadi Yanin, solistes et corps de ballet du Théâtre Bolchoi de Moscou (compagnie invitée par l’Opéra de Paris. Orchestre Colonne, direction Alexander Vedernikov.

Paris. Amphithéâtre de l’Opéra Bastille. 10.I.2004. Une table, deux chaises et Le Sacre du Printemps (All River Red), musiques enregistrées : extraits d’opéras chinois et Igor Stravinski (1891-1953), livret, chorégraphie et mise en scène de Willy Tsao, Li Hanzhong et ma Bo, costumes de Jiapei Zhao, avec les danseurs de la Modern Dance Company du Ballet de Pékin.

Très attendu, après dix ans d’absence, le retour du Ballet du Théâtre Bolchoï à l’Opéra de Paris avec trois spectacles majeurs, est l’événement chorégraphique de cette rentrée d’hiver.

Le Bolchoï nouveau est arrivé ! Depuis le 7 janvier un vent d’Est souffle sur le Palais Garnier et la compagnie moscovite, que l’on dit avoir pris un coup de jeune dans la mouvance de la renaissance de sa ville d’origine, donne un « Lac des Cygnes » sinon révolutionnaire, non figé dans la tradition. Son chorégraphe, le Russe (voir article sur « Ivan le Terrible ») l’a remonté pour son retour au Bolchoï en 2001 d’après Petipa, certes, mais avec des ajouts personnels ainsi que des idées reprises chez et Alexandre Gorki.

Le public du Ballet de l’Opéra de Paris, qui a à son répertoire une increvable version du « Lac des cygnes » signée Rudolf Noureev, était impatient de voir un autre « Lac ». Il n’a pas été déçu, ni par la production, ni par la merveilleuse interprétation du Cygne de l’étoile . Comme Noureev, il donne plus à danser au Prince Siegfried notamment dans les passages avec le Mauvais Génie dont il fait la personnification du Destin. Il ajoute aussi quelques superbes solos pour chacun des solistes. Mais, et c’est très dommage pour la cohérence dramatique de l’ensemble, il supprime la pantomime au détriment des spectateurs qui ne connaissent pas l’action par cœur. Il en résulte une certaine distance par rapport à l’histoire, aggravée par le fait que les solistes du Bolchoï, tous merveilleux danseurs ne sont pas forcement de bons comédiens. Très sobres autant dans l’idée que dans les matériaux, les décors de Simon Varsaladzé permettent de passer facilement du monde réel, la Cour de la Reine, mère du Prince Siegfried au monde fantastique du lac et de ses habitants. Les scènes de genre, bal, présentations sont parfaitement réglées et dansées par un admirable corps de ballet. L’acte blanc est aussi la perfection. Une discipline de fer règne parmi ces cygnes, dans la grande tradition. On émettra une réserve sur le Prince d’Andreï Uvarova, danseur de très grande taille, très souriant, à la technique impeccable mais dont l’interprétation manque vraiment trop de simplicité. Dans le Mauvais Génie, Dimitri Belogolovtsev s’est révélé un danseur très dramatique, donnant relief et densité à son personnage. Grand succès mérité aussi pour le Bouffon de Gennadi Yanin, danseur malin, excellent comédien et à la technique ébouriffante. Mais, c’est dans les deux rôles d’Odette et Odile (et plus dans ce dernier du « Cygne noir »), que l’étoile maison, , a ravi le cœur du public parisien. Cette admirable danseuse passée récemment du Kirov de Saint-Pétersbourg au Bolchoï, dont la morphologie et le jeu de bras sont probablement les plus beaux que l’on ait pu voir depuis très longtemps dans le rôle du Cygne, a déjà dansé comme artiste invitée avec le Ballet de l’Opéra de Paris dans « La Bayadère » et « Le Lac » respectivement en 2001 et 2002.

Sous la direction du chef russe , Directeur musical du Théâtre Bolchoi, l’ n’était pas aussi brillant qu’à son habitude, avec une texture un peu brouillonne, des soli pas toujours très nets et d’inexplicables ralentissements dans les tempi. Les amateurs de cette superbe partition en auront apprécié quelques pages rarement jouées, dues aux rajouts de Grigorovitch au découpage classique du ballet.

Les amateurs désirant plus d’originalité pourront voir ensuite deux autres programmes. « La Fille du Pharaon », rareté du répertoire remontée à Moscou en 2000 par , « notre » spécialiste de ce genre de résurrections. Inspiré du « Roman de la Momie » de Théophile Gautier, ce fut en 1847 une des créations exotiques de dans laquelle un lord anglais sous l’emprise de l’opium rêve qu’il est Taor et sauve la fille d’un pharaon. Encore plus original, le troisième spectacle : « Le Clair Ruisseau » est le dernier ballet composé pour le Kirov par Chostakovitch en 1935 et fut interdit par les censeurs l’année suivante lors de sa reprise à Moscou. Un couple de danseurs étoiles en visite dans un kolkhoze y jouent un marivaudage travesti ! C’est le tout nouveau directeur du Bolchoï, le danseur pétersbourgeois Alexandre Ratmanski qui en a réalisé une nouvelle chorégraphie repartant de zéro, l’originale étant irrémédiablement perdue.

Modern Dance Company du Ballet de Pékin à l’Opéra-Bastille

Autre compagnie invitée, cette fois dans l’Amphithéâtre qui est encore le lieu le plus agréable de l’Opéra-Bastille, la Beijiig Modern Danse Company a été une surprise de taille.

Si l’on en juge par le remplissage de l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille, la tournée parisienne du Ballet du Théâtre Bolchoï n’aura en rien éclipsé celle de la Modern Dance Company de l’Opéra de Pékin. Une troupe jeune et sympathique dont deux démonstrations ont entièrement convaincu sur l’avenir de la danse moderne en Chine.

Fondée en 1995, sur l’initiative du Bureau Culturel de Pékin, la Beijing Modern Dance Company eut des débuts spectaculaires sous la direction artistique de Jin Xin, ex-colonel de l’armée chinoise et transsexuelle, aujourd’hui personnage mondialement connu. Basée à Pékin elle est aujourd’hui dirigée par le chorégraphe , originaire de Hongkong. Riche d’un répertoire d’une vingtaine de pièces, elle vient d’en présenter deux pendant une semaine à Paris, tournée qui sera suivie d’une série de représentations en France. Deux pièces d’une quarantaine de minutes ont permit d’apprécier le haut niveau de virtuosité, de souplesse, l’éclectisme de styles et la joie de danser d’une douzaine de jeunes danseurs, aux morphologies loin d’être stéréotypées. « Une table, deux chaises » de et (2000), est une succession de tableaux abstraits dansés dans le silence ou sur des extraits d’opéras traditionnels chinois. Sur un plateau nu, seules une table et deux chaises, dont une de type chaise d’arbitre, servent de support à des démonstrations organisées en plusieurs tableaux aux titres dont la logique échappe en l’absence des références culturelles associées. Ce qui frappe cependant c’est l’extraordinaire soutient rythmique qu’apporte cette musique composée principalement de sons de gongs, de tambours et des carillons. On admire la très grande richesse d’idées qui naissent de cette confrontation et la virtuosité avec laquelle les jeunes danseurs exécutent des pas d’un raffinement et d’une difficulté toujours en situation, jamais compliqués pour des raisons intellectuelles. Tout semble naître spontanément dans les magnifiques mouvements d’ensembles au vocabulaire parfois assez athlétique, frisant souvent l’acrobatie, qui ponctuent la plupart des huit tableaux de cette étonnante chorégraphie. Pour être appréciée à sa juste valeur, elle exigerait de connaître au moins les règles et conventions de l’Opéra de Pékin, une des formes les plus récentes et sophistiquées de l’opéra traditionnel chinois. Les costumes variés de type science-fiction ajoutent à l’effet de surprise et suffisent à eux seuls à créer un climat en l’absence totale de décors.

Même nudité de plateau pour « All River Red » chorégraphie de et (2001) réglée sur « Le Sacre du Printemps » d’Igor Stravinski. La sonorisation désastreuse du lieu, qui ne lasse pas d’étonner pour un théâtre qui a coûté si cher à bâtir, était un handicap certain à la présentation de cette chorégraphie très originale d’une œuvre musicale si souvent utilisée. Cette fois, ce sont de grands foulards rouges qui créent le lien entre les danseurs costumés en rouge et noir dans des éclairages à dominante rouge, et servent de support à la danse. Les idées générales du « Sacre » sont respectées mais les tableaux imaginés par les chorégraphes ont vraiment une nouveauté, une sauvagerie et une richesse dans l’invention qui surprennent et ravissent. Une surprise de taille que la découverte de cette excellente compagnie et de ces chorégraphes chinois si inventifs.

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.