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Le Fou de Marcel Landowski, éloge de la Sagesse

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre Mogador le 08.II.2004. Marcel Landowski : Le Fou. François Le Roux : Peter Bel. Nora Gubisch : Isadora. Jean-Luc Chaignaud : le Prince. Jean-Pierre Furlan : Arthus. Salomé Haller : le Feu. Yuri Maria Saenz : soprano solo. Chœur du Théâtre du Châtelet (chef de chœur : Michel Tranchant). Orchestre de Paris. Direction : Pascal Rophé. Mise en scène, scénographie et lumières : Giuseppe Frigeni. Création informatique en temps réel : Grégory Pignoud. Collaborateur multimédia : Jean-Luc Soret. Costumes : Amélie Haas.

einstein-300x371 est le fondateur de l’ et l’initiateur du Théâtre Musical de Paris-le Châtelet. Il allait donc de soi que ces deux institutions s’unissent pour lui rendre hommage. La scène du Châtelet étant monopolisée par le spectacle « Fosse-the Musical » le spectacle a été « décentré » à Mogador.

Ce Fou était l’occasion de découvrir un des rares rescapés de la création lyrique française de la seconde moitié du XXe siècle. L’opéra de Paris, de 1955 (Numances d’Henri Barraud) à 1983 (Saint François d’Assises d’Olivier Messiaen) s’est fermé à toute forme de création. La dernière œuvre significative donnée en première mondiale à l’Opéra-Comique fut… la Voix Humaine de Francis Poulenc en 1959. Les opéras de province, avec leurs moyens financiers alors assez limités, furent seuls aptes à générer un quelconque renouveau. C’est ainsi que ce Fou fut créé à Nancy en 1957, régulièrement repris et enregistré les années suivantes.

La musique de Landowski, peu « révolutionnaire » — loin s’en faut — s’inscrit toutefois dans son temps. Avec cette partition nous sommes proche des dernières œuvres d’Honegger, Milhaud ou Tomasi, et l’influence du premier grand opéra français du XXe siècle, Pelléas et Mélisande, se fait nettement ressentir de par le traitement musical de la prosodie. L’orchestration (une formation « type Mozart », enrichie d’un piano, de percussions et d’une onde martenot) n’est jamais lourde et privilégie toujours une polyphonie claire et aérée. L’écriture pour chœur reste très traditionnelle, jusqu’à la caricature (chœur final a capella, très « exercice d’harmonie avec chant donné »). L’argument, élaboré par le compositeur et dédié à Albert Einstein, est une dénonciation de l’aveuglement causé par la soif de pouvoir en dépit des valeurs humaines. Peter Bel, savant d’un pays en guerre, découvre un élément qui peut être à la base d’une arme permettant la victoire, mais au prix de millions de vies humaines. Pressés par ses proches comme par le pouvoir politique, il détruit ses recherches et finit par être condamné à mort.

La scénographie est faite avec une rare et intelligente économie de moyens. L’orchestre, placé au centre, est entouré d’un proscenium en forme de U ou évoluent les personnages, filmés par deux caméras dont les images sont retransmises par un écran situé sur l’avant-scène droite, le fond étant dévolu aux créations informatiques graphiques manipulées en temps réel. Les images manipulées sont de diverses origines : photographies transformées dans l’esthétique du mouvement Fluxus, créations informatiques ou jeu littéraire avec le tableau de classification des éléments de Mendeleïev. L’unique élément de décors, un ordinateur portable posé sur un lutrin en avant-scène, est le point névralgique de la dramaturgie, lieu de recherche et de découverte du savant Peter Bel.

La distribution n’appelle malheureusement pas que des éloges. domine le plateau par une incarnation engagée du personnage de Peter Bel, déchiré entre le devoir pour sa patrie et son profond humanisme. ne possède pas la voix de soprano dramatique exigée pour le rôle d’Isadora comme en témoignent quelques aigus coincés mais sait se montrer émouvante et fine musicienne, surtout dans sa scène de repentir. Jean-Luc Chaignaud a une émission sourde et engorgée qui fait qu’on ne comprend un traître mot de ce qu’il chante. La mise en scène le plaçant le plus souvent derrière l’orchestre ne facilite rien… Quant à sa voix forcée et criarde on ne peut plus désagréable est finalement en phase avec le rôle non moins reluisant d’Arthus. dirige fermement et avec précision un en grande forme, mais une des surprises de la soirée est sans doute le chœur composite du Châtelet, ensemble vocal créé pour l’occasion et préparé de main de maître par Michel Tranchand.

Le Fou n’est certainement pas le chef-d’œuvre lyrique du XXe siècle mais reste un opéra poignant, fort, témoin de son époque. Reconnaissons à Landowski le courage d’écrire et de dénoncer la dérive à des fins bellicistes de la recherche scientifique à une période ou la guerre froide et l’armement nucléaire battaient leurs pleins.

crédit photographique : (c) DR

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