Une conclusion en miroir

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Maison de Radio France. Salle Olivier Messiaen. 14.II.2004. François Narboni : La Noia (Création mondiale). Magnus Lindberg : Concerto pour piano et orchestre (création française). Jon Nordal : Venire ad me, pour chœur d’enfants et orchestre (Création mondiale). Philippe Hersant : Paysage avec Ruines. Magnus Lindberg (Piano), Luisa Islam Ali Zade (Mezzo-soprano), Chœur de l’école Karsness (Islande), Maîtrise de Radio-France, Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Ernest Martinez Izquierdo.

ernest_martinez_izquierdo-300x450Présences 2004

Après plus de quinze jours de créations musicales consacrées essentiellement à et à la musique nordique, le festival Présences ferme ses portes avec un programme qui est le miroir du concert d’ouverture. Ainsi le ravélien Concerto pour piano de semble répondre au non moins ravélien Concerto pour piano « Streams » de . Déjà à l’honneur lors du concert d’ouverture, des voix nordiques rejoignent celles de Radio-France pour une œuvre islandaise simple et émouvante, comme le regard d’un enfant.

Première des deux créations mondiales de la soirée, La Noia (ou L’Ennui) de (né en 1963) fut inspirée par le livre éponyme d’Alberto Moravia. Cette pièce d’une quinzaine de minutes est construite autour d’une unique mélodie jouée aux violons, de longues notes soutenues, jointes par de petites fusées rapides de trois ou quatre notes, et répétées inlassablement comme un moulin à prières tournoyant. Seuls l’orchestration et le rythme évoluent au cours de cette partition. Le tempo s’accélère imperceptiblement. Le foisonnement instrumental augmente pour se terminer subitement, sans vraiment de conclusion. A l’écoute de cette musique, on pourrait prendre l’image d’un voyage en train. Les paysages monotones défilent lentement sous les yeux ennuyés et pensifs du voyageur. Les esprits s’animent petit à petit dans l’excitation de retrouver la terre natale, et laissent l’instant de l’arrivée dans le rêve de l’auditeur.

Le Finlandais (né en 1958) avait fait une apparition à l’automne dernier à Radio France avec la création française de son enthousiasmant et rayonnant Concerto pour clarinette. On retrouve dans son Concerto pour piano, dont il assure lui-même la partie soliste, les mêmes qualités de fluidité et de perpétuel renouvellement. L’écriture du piano est virtuose mais sans être tapageuse. La cadence finale apparaîtra certes extrêmement impressionnante et tonitruante, mais on ne ressentira rien de clinquant ni de percussif dans le style de Lindberg. Il entraîne son clavier jusqu’à ses limites expressives et lyriques, atteignant par de larges accords les deux extrémités, et redistribuant les cartes de plusieurs glissandos vertigineux. L’écriture pianistique est explicitement inspirée de Ravel par ses effets de miroirs délicats, et ses petites cellules cristallines et tournoyant autour de notes répétées en pivot. Le concerto commence tout en douceur dans un climat onirique, mais un souffle souterrain emporte, sans que l’on s’en doute, cette partition vers un paroxysme éclatant. Lindberg est l’un des symboles de la vitalité créatrice de la Finlande, « petit » pays en nombre d’habitants, mais qui compte plusieurs générations de compositeurs vivants, comme Rautavaara, Sallinen, Saariaho, et Sallonen, dont s’enorgueilliraient bien des nations. Et le pianiste fascine autant que le compositeur, d’une concentration impressionnante et d’une maîtrise impeccable pour une partition aussi exigeante et puissante.

La deuxième création mondiale de la soirée faisait appel à un chœur d’enfants islandais, dont la tenue folklorique fut diversement appréciée, et qui fut rejoint par les enfants de la . L’œuvre de l’Islandais Jon Nordal (né en 1926) était tout particulièrement destinée aux enfants, et dédiée à un ami du compositeur qui avait voué sa vie aux enfants malades. Le choix du verset de Saint Luc où le Christ demande aux enfants de venir à lui car, pour lui, ce sont eux qui possèdent le cœur véritable pour rentrer au royaume des cieux, fut un choix très pertinent. La musique de Nordal reste sobre et presque un rien académique. A l’âge de la sagesse, son langage est tourné vers un dépouillement qui écarte toute innovation radicale au profit d’une expression pure. L’orchestre sobre et granitique alterne avec les chœurs a cappella, traité à deux voix dans des mélismes envoûtants. Toute la pureté de l’enfance se retrouve dans cette musique, simple et réfléchie.

Le festival Présences se clôturait par une œuvre de Philipe Hersant, figure centrale de cette année 2004. Paysage avec ruines est un vaste poème symphonique commandé par l’Orchestre National de Lyon en 1999 et comportant un chant de mezzo-soprano dans sa troisième partie. Le texte de cette mélodie est issu du Sommeil de Georg Trakl. Cette musique diffuse par moments une atmosphère proche de Gustav Mahler, peut-être à cause du lied chanté à sa conclusion, mais peut-être aussi à cause de son romantisme sombre et intense, puissamment bâti sur des phrases amples et expansives. L’œuvre est de toute beauté, assurément, et on reste le souffle coupé lorsque l’excellente mezzo-soprano Luisa Islam Ali Zade entame, malgré un petit accroc initial, une trame mélodique d’une émotion soutenue et incandescente. On sent autour de soi une désolation étouffante. Le feu endormi et la poussière règnent sur ces terres brûlées. La musique s’éteint progressivement et Présences baisse en douceur son rideau. Cette conclusion du festival est une merveille de finesse et de sensibilité et représente l’une des fascinantes facettes du miroir de la création contemporaine. Si la musique d’Hersant semble être le reflet d’un passé qui change à chaque nouvelle œuvre, elle regarde aussi vers l’avenir grâce à une source inextinguible d’inspiration. Elle est à l’image de notre âme, une confidente tantôt âpre et héroïque, tantôt rêveuse et mélancolique.

Credit photographique : (c) DR.

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