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Au château de Barbe-Bleue

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra de Lyon. 07-III-2004. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, drame lyrique d’après Maurice Maeterlinck. Mise en scène : Peter Stein ; Décors : Karl-Ernst Herrmann (Réalisation : Ferdinand Wögerbauer) ; Costumes : Moidele Bickel ; Eclairages : Yves Bernard ; Chef des chœurs : Alan Woodbridge. Pelléas : Tracey Welborn ; Mélisande : Patricia Petibon ; Golaud : Paul Gay ; Arkel : Frode Olsen ; Geneviève : Nadine Denize ; Yniold : Rayane Boudjadi ou Clarisse Van Kote (en alternance) ; Le médecin / le berger : Jean-François Gay. Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Lyon ; Direction musicale : Ed Spanjaard.

lyon_pelleas_1-300x450Pelléas et Mélisande

Le drame lyrique de Maeterlinck / Debussy évoque, pour beaucoup d’entre nous, aujourd’hui, par la douceur même de sa poésie, les harmonies secrètes par lesquelles on accède à un monde mystérieux. Pour d’autres, il demeure un univers auquel se refuse leur sensibilité. C’est que la formule musicale voulue par le compositeur illustre un monde de prétérition, de non-dit, voire de silence quasi absolu : une musique tout en jeux d’ombre et de lumière, pour exprimer toutes les nuances du sentiment, un flot de sons égal et paisible, troublé de rares remous, en accélérations isolées, qui se heurte à bien des réticences ou allergies…

On rapporte souvent la réflexion de Richard Strauss assistant à une représentation de Pelléas, quelques années après la « première » de 1902, en compagnie de Romain Rolland. Au bout de trois quarts d’heure, se tournant vers son voisin, il lui souffle, en substance : « C’est bien beau, tout ça, mais…quand est-ce qu’on y chante ? ». Jean Cocteau, pour sa part, parlait d’« une musique pour aveugles… ». Si l’on peut bien appliquer la formule (écouter, les yeux fermés) au disque, on aurait tort de l’adopter à la scène ! Surtout dans cette mise en scène-là — il est temps de le dire — inspirée, somptueuse, où il nous est tant donné à voir…. n’en est pas à son coup d’essai avec Pelléas. On se souvient, sans doute, de la très belle production galloise d’il y a une vingtaine d’années, avec Pierre Boulez, reprise à Paris, en 1992. Le metteur en scène allemand, familier de Tchékhov, entre autres, et donc amoureux des arbres, par exemple, (tout comme le compositeur) ne manque pas l’occasion de nous le faire savoir. Et qu’importe, après tout, si, au cri taquin de Pelléas parlant des cheveux de Mélisande : « je les noue aux branches du saule ! », on constate d’évidence qu’il ne s’agit pas d’un saule ; cet arbre, au pied de la tour est d’un bien bel effet ! Et Debussy, lui-même, épris de nature (la mer, les vastes étendues, les lointains vaporeux dans les brumes du couchant ou dans la pâleur incertaine de l’aube…), tenait à ce que le compositeur n’imitât pas ni ne reproduisît la nature, mais simplement s’en inspirât.

, avec le concours de (décors), Ferdinand Wögerbauer (réalisation) et Yves Bernard (éclairages), nous plonge dans un univers, certes « debussyste », mais parfois proche du Bartók du Château de Barbe-Bleue : noir et bleu-nuit, ocre et « rougeâtres couleurs », demi-teintes et reflets changeants. Et puis, obsessionnelle, la masse sombre de la forêt et celle – étrange — de ce château sans âge dont le chemin de ronde stylisé, coiffe pesante qui couronne les protagonistes du drame, tout en créneaux et meurtrières, abrite et veille les meurtrissures des corps et des âmes…(Ainsi Golaud, dans la s.2 de l’acte II, après sa chute de cheval, déjà en proie au doute et aux affres de la jalousie ; et Mélisande, en plein désarroi). C’est aussi tout une symbolique de l’eau sur laquelle on insiste ici : mer, fontaines de légende ou gouffres sans fond. En fait, plutôt que les jeux — dangereux, bien qu’innocents — de Pelléas et Mélisande, c’est le thème du mystère doublé de l’implacable fatum qu’on place au cœur du drame et qu’on privilégie : par la forêt, les souterrains du château, la tour, l’éclat fugitif et mouvant de l’épée de Golaud sur la piste des amants…Tout cela distillant un irrépressible sentiment d’inquiétude, de tourments, d’angoisse.

Dans cette optique, s’affirme le personnage de Golaud (superbe ), en homme égaré, proie idéale pour les filets « piégeux » du destin, saisissant dans la véhémence et émouvant dans son sursaut d’humanité de l’acte V. , attendue avec curiosité dans ce rôle de Mélisande, ne déçoit pas. Sa flamboyante rousseur (nantie d’une impressionnante « rallonge »), alliée à un art du chant consommé et une voix très agréablement timbrée, lui permet de camper une Mélisande déjà très « femme », mais toute de fragilité, d’animalité farouche, pauvre « petite renarde » bien trop peu rusée… Le ténor américain Tracey Welborn, à qui on a confié le premier rôle-titre, par son excellente diction (sans accent), témoigne d’une fréquentation déjà conséquente du répertoire français. Son Pelléas, dans le physique et l’expression, se situe quelque part entre Berlioz (Lélio, Bénédict ?) et Massenet (Werther) ; c’est le héros ardent et (post)romantique…qui se souvient. Quant au vieil Arkel, celui qui, « s’il était Dieu, aurait pitié du cœur des Hommes », le rend vénérable et valétudinaire (!) à souhait ; mais surtout, par son jeu et son timbre de voix, bienveillamment humain. Enfin, dans la fameuse lecture de la lettre, , en Geneviève, ne renouvelle pas tout à fait (débit, articulation) sa prestation discographique (version Karajan) ; mais vingt-cinq ans ont passé…

Du côté de la fosse, conduit l’orchestre — irréprochable de loyauté — en privilégiant le dramatisme de la partition, soulignant le moindre remous venu agiter le long fleuve tranquille ; et sa direction tendue favorise parfois des tutti qui couvrent la voix des chanteurs… Une option sans conséquence et sans doute recommandable au disque, mais quelque peu dommageable à la scène. Mais c’est là une réserve bien légère en regard d’une production globalement exemplaire, stylistiquement et esthétiquement enchanteresse.

S’il vous arrive, familier de Pelléas, d’effectuer un pèlerinage dans le petit cimetière de Passy, où repose Claude-de-France, ainsi qu’il l’a souhaité « parmi les arbres et les oiseaux », il y a fort à parier que vous parvienne, plus ou moins lointaine, venue des frondaisons ou d’un coin de ciel, la voix de Mélisande…Le dernier tableau de ce spectacle, à l’instant où elle est rendue « à ce rien dont elle était faite » ne nous invite-t-il pas à la suivre dans cet imaginaire de l’éternité ? Mais si, chanceux (?) que vous êtes, se profile entre les branches sa fascinante blondeur… Ne la touchez pas ! ne la touchez pas !

Crédit photographique : Photo © by Gérard Amsellem

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