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Parsifal, ambassadeur du Nouvel Age !

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Genève. Grand Théâtre, le 6.4.04. Festival scénique sacré en trois actes de Richard Wagner. Mise en scène et décors : Roland Aeschlimann Costumes : Suzanne Raschig. Mouvements : Lucinda Childs Lumières : Lukas Kaltenbäck. Amfortas : Bo Skovhus. Titurel : Duccio Dalmonte. Gurnemanz : Alfred Reiter. Parsifal : Robert Gambill. Klingsor : Günter von Kannen. Kundry : Petra Lang. Les Filles-Fleurs : Marie Devellereau, Hjördis Thébault, Irène Friedli, Katharina Wingen, Christine Buffle, Sibyl Zanganelli. Orchestre de la Suisse Romande. Chœurs du Grand Théâtre. Chœur Orpheus de Sofia. Direction musicale : Armin Jordan.

amfortas_kundry_et_parsifal-300x442« Parsifal » au Grand Théâtre de Genève

Après le Ring achevé l’an passé, Genève présentait le testament artistique de , son Parsifal. La Grande Messe a été dite sur la scène genevoise, qui convoquait pour l’occasion à la tête de l’. Émule du Bühnenweihfestspiel (Festival scénique sacré) que Wagner désirait sur la colline de Bayreuth, la production mise en scène par Roland Aeschlimann célèbre le mythe et l’initiation du « pur innocent » en opérant une distanciation manifeste d’avec la symbolique chrétienne, pourtant partie constituante de l’œuvre. Par exemple, Parsifal ne fait pas le signe de croix à la fin du deuxième acte, mais salue en levant la main pour dissiper le maléfice de la lance. La cérémonie de célébration du Graal qui occupe la deuxième section du long premier acte bipartite revêt une esthétique cosmique qui n’est pas sans rappeler la découverte du monolithe noir dans « 2001, l’Odyssée de l’Espace » de Kubrick : c’est à la faveur d’une éclipse, au cœur d’un au-delà improbable que le saint Graal apparaît sous la forme d’un calice en lévitation épousant la silhouette d’un solide platonicien. Cette lecture, désincarnée, exsangue, fascine par l’ineffable beauté visuelle que le dispositif scénique et l’alchimie des lumières rendent dans toute sa plénitude. La couleur bleue, omniprésente, envahit l’espace scénique qui est séparé des spectateurs par un fin rideau transparent, comme un filtre précautionneux. L’univers irréel du Montsalvat est ainsi coupé du monde terrestre, irrévocablement. À l’aune de ce parti pris, l’évocation des mythes se passe en marge de tout réalisme pittoresque et s’affirme au cœur d’une scène évidée de tout point de repère. La direction d’acteurs s’y perd occasionnellement et se caractérise parfois par une absence d’intentions qui ont pour conséquence d’éluder les jalons factuels du récit. La lecture de l’entier de l’œuvre s’inscrit dans une spiritualité qui se veut élargie, finalement très en phase avec la sensibilité papillonnante de notre société contemporaine. Autre exemple parachevant l’expression de cette conception « pluriconfessionnelle », la disposition par Kundry de petits bouddhas au troisième acte.

Malgré cette liberté de ton dans la mise en scène, la règle originelle selon laquelle les applaudissements sont réservés pour la fin du deuxième acte a été respectée — et voulue instamment par les maîtres d’œuvre —. L’envie était toutefois grande de couvrir de « bravos » enthousiastes au terme des deux premières heures déjà ! Le chef a récemment déclaré dans une brève interview accordée à un quotidien romand que le Parsifal de Wagner devait être abordé comme de la musique de chambre. Provocation, exagération ? Sûrement pas ! Si la largesse majestueuse de la partition de Wagner n’a jamais été sacrifiée par le chef suisse, celui-ci s’est refusé à empeser le discours par des appuis pompeux ou des tremolos par trop vibrants. Il a façonné une sonorité d’une grande ductilité, exigeant des cuivres une émission retenue et des bois des lignes s’élançant sans précipitation. Tout respire magnifiquement et est d’une parfaite intelligibilité. Il en résulte au surplus un timbre caressant, ahurissant de beauté de la part des vents. Les cordes concourent à l’irisation de la scène alors que les bois et les cuivres apposent leurs touches délicates en autorisant le plus grand épanouissement vocal des chanteurs. La filiation avec Lohengrin est d’autant plus patente, ce dès les premières mesures du Prélude et emmène l’auditeur à l’orée de la modernité.

Ainsi l’OSR, placé sous la conduite de son ancien chef titulaire, a-t-il su installer un équilibre idéal avec la scène. Le plateau est d’ailleurs au diapason de la fosse. Le naturel dans le chant prévaut. Puissants, les membres de la distribution demeurent de fins narrateurs. Le Gurnemanz d’ est solidement timbré tout en restant clair. Amfortas, campé par , révèle des prises de risque bienvenues et sans maniérisme, toujours mises au service de l’expression, celle de la douleur de son personnage. Günter von Kannen (Klingsor) et Duccio Dalmonte (Titurel) sont des basses vaillantes et souples. Le Parsifal chanté par le ténor laisse paraître un timbre assez sombre qui enrobe la pureté et l’innocence du rôle-titre d’une aura d’ambiguïté. Du côté des femmes, la Kundry de est ronde et ample, stratosphérique et sans hystérie, les Filles-Fleurs subtiles et gracieuses. Les chœurs convainquent pleinement.

Pour ce Parsifal, musiciens et chanteurs ont vécu une rencontre qui a permis de montrer qu’il est possible de jouer et chanter Wagner avec une intensité non exclusivement athlétique. Du tout grand art ! À voir et entendre les 9 et 14 avril.

Crédit photographique : (c) GTG/Nicolas Lieber

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Genève. Grand Théâtre, le 6.4.04. Festival scénique sacré en trois actes de Richard Wagner. Mise en scène et décors : Roland Aeschlimann Costumes : Suzanne Raschig. Mouvements : Lucinda Childs Lumières : Lukas Kaltenbäck. Amfortas : Bo Skovhus. Titurel : Duccio Dalmonte. Gurnemanz : Alfred Reiter. Parsifal : Robert Gambill. Klingsor : Günter von Kannen. Kundry : Petra Lang. Les Filles-Fleurs : Marie Devellereau, Hjördis Thébault, Irène Friedli, Katharina Wingen, Christine Buffle, Sibyl Zanganelli. Orchestre de la Suisse Romande. Chœurs du Grand Théâtre. Chœur Orpheus de Sofia. Direction musicale : Armin Jordan.

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