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Le « prince russe » et le « petit père des peuples »

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Crédit photographique : (c) DR.

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Programme, interprètes — et interprétation — : plus russe que cela, y’a pas ! Après la Philharmonie de Saint-Pétersbourg (en novembre dernier), c’est l’ que reçoit l’Auditorium de Dijon, ce lundi 3 mai, un orchestre créé en 1990 par le pianiste et chef d’orchestre Michaïl Pletnev. Il s’agit, en fait, du premier orchestre privé — indépendant — de la Russie post-soviétique et qui, en bientôt quinze ans, s’est déjà fait connaître et apprécier des milieux musicaux du monde entier. A sa tête, pour ce concert : le maestro qui possède déjà une bonne pratique de cette phalange (il va nous en donner une preuve éclatante) et dont la notoriété s’est déjà affirmée dans les lieux et avec les orchestres les plus divers, tant dans le domaine opératique (Bolchoï, Covent Garden, Scala de Milan, Met de New-York, Teatro di Roma, etc.) que symphonique (Philharmonie de Saint-Pétersbourg, National de Russie, Orchestre de la Radio de Moscou, Orchestre symphonique de Montréal, London Philharmonic, Philharmonia Orchestra, etc…)

L’autre personnalité de ce concert, c’est bien sûr son compatriote, le pianiste Nikolaï Luganski, considérablement médiatisé dans notre pays et dont les enregistrements réalisés, ainsi que la plupart des prestations de concert, mieux que la liste déjà longue des prix prestigieux glanés ici ou là, assurent la renommée. Physique de « prince russe » (cf. Le Monde de la Musique, dans son N° d’avril ; et si l’on songe à Dostoïevski, l’image est assez juste), mise élégante et sourire charmeur, il se prêtera de bonne grâce à l’épreuve des dédicaces d’après concert. Mais pour l’heure, le voici au clavier…

Ce Quatrième concerto de Rachmaninov, le « mal-aimé », paraît-il, de la série (on se demande bien pourquoi : déséquilibre ou faiblesses structurales selon certains « spécialistes » ; pas de plaisants motifs mémorisables à siffloter dit le public), ce concerto-là, donc, ne manque cependant pas de musique ! Ainsi, le second thème de l’Allegro initial, tendre et méditatif, le motif chantant du Largo, modulé à l’infini, tour à tour par le piano et l’orchestre, les contrastes dynamiques et rythmiques magistralement maîtrisés par l’orchestre et le pianiste… Vedernikov, constamment en phase avec le soliste, conduit son monde avec autorité et un sens consommé des nuances. Luganski, en grande forme, déploie une virtuosité « dosée », éblouissant sans épate dans les passages véloces et émouvant de poésie dans le cantabile, par un toucher subtil et des dons de coloriste raffiné. Certes aidé par un orchestre magnifique et un chef hautement inspiré, il apporte ici la confirmation que les grands interprètes de Rachmaninov doivent décidément compter avec lui. Ovationné par l’auditoire, il nous offre, en bis, une version de la Berceuse de Tchaïkovski revue par Rachmaninov.

Avec la Dixième symphonie de Chostakovitch, nous abordons l’une des pièces maîtresses de celui qu’il faut bien considérer comme le plus important symphoniste du XXe siècle. C’est une œuvre sombre, grinçante, avec des tutti souvent déchirants, à laquelle seul le dernier mouvement apporte quelque apaisement et sourire. Née à la fin de l’année 1953 (peu de temps après la mort de Staline), elle serait, selon le compositeur, une évocation-portrait (particulièrement dans son second mouvement) du dictateur bolchévique. Et le moins que l’on puisse dire est que le « portrait » n’est pas flatteur… Règlement de compte ? On connaît le genre de pressions qu’un régime répressif peut exercer sur un artiste : Chostakovitch n’y a pas échappé, lui qui a longtemps passé, aux yeux des occidentaux pour une sorte de « collabo », et à ceux des Soviétiques pour un « dissident musical »…

L’orchestre National de Russie, emmené par un Vedernikov qui semble avoir tout retenu de Mravinski (rigueur et âpreté du discours, absence de concessions, netteté de l’articulation…), nous livre de cette symphonie une mémorable lecture : âpre noirceur des cordes graves, tranchant des attaques, terrifiques ƒƒƒ contrastant avec des pianissimi ineffables de ténuité. Et du côté des solistes, chacune de leurs interventions (les vents !) est un modèle de justesse et de style.

L’une des plus fortes impressions produite par cette interprétation vient peut-être de ce gong-tam-tam dont le vaste disque scintillant « soleil trompeur ? » — (clin d’œil aux cinéphiles) va jusqu’à nous donner l’illusion de voir se dessiner l’effigie du « petit père des peuples » planant sur la masse orchestrale, parmi le fracas des cuivres…Quand la baguette de Vedernikov se fait magique !

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