La Nuit, Ariane, Bacchus, et le lettré chinois….

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Théâtre Mogador, 3.VI.2004. Arnold Schoenberg (1874 -1951) : La Nuit transfigurée, op.4 version pour orchestre à cordes. Albert Roussel (1869 -1937) : Bacchus et Ariane, suite n°2. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n°4 en sol majeur op.58. Lang Lang, piano. Orchestre de Paris, direction : Christoph Eschenbach.

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Le programme préparé par l’ et son chef permanent, , avait à la fois de quoi surprendre et séduire, tant par la variété des trois œuvres proposées que par la présence du pianiste chinois , star montante de Deutsche Grammophon et artiste fort diversement apprécié : porté aux nues par certains, très critiqué par d’autres : la grande Martha Argerich ne dit-elle pas de lui : « Je ne comprends pas son jeu » …

Il faut bien avouer que notre attente ne fut pas déçue par ce concert éclectique et chatoyant qui s’acheva en apothéose avec le triomphe de Lang Lang, et bien sûr celui de l’orchestre.

Première œuvre importante de , La Nuit transfigurée a été composée à l’origine en 1899 pour sextuor à cordes et créée à Vienne le 18 mars 1902 par le quatuor Rosé et deux musiciens de l’orchestre philharmonique de Vienne. La première version orchestrale fut créée également à Vienne, en 1919, sous la direction du compositeur. L’œuvre s’appuie sur un argument provenant d’un poème de Richard Dehmel, racontant la promenade de deux amants au clair de lune. Comme le dit lui-même Schœnberg, « la partition n’illustre ni action ni drame, mais se borne à dépeindre et à exprimer des sentiments humains ». Flamboyante et protéiforme, à la fois poème symphonique et pièce de musique pure, elle emprunte autant au post-romantisme qu’à une modernité presque atonale et, tout en réconciliant, en quelque sorte, Wagner et Brahms, annonce déja le Schœnberg du futur.

La lecture qu’en donne Eschenbach, lente et très contrastée, stylée mais un peu raide, détaillée presque à l’excès, manque un peu, malgré sa fulgurance, de la ductilité et surtout de la luminosité qu’on peut entendre chez d’autres formations célèbres, comme le Philharmonique de Vienne, justement. La rigueur et l’exigence qui sont la marque de fabrique de ce chef ne parviennent pas tout à fait à compenser l’absence de la langueur un peu vénéneuse, tout en souplesse et en ambiguité, qui fait le charme et la magie de cette œuvre fascinante.

La Suite n° 2 d’, Bacchus et Ariane, composée en 1930, convient, elle, parfaitement aux sonorités de l’, dont elle met particulièrement en valeur les qualités, surtout en ce qui concerne les bois et les cors. Il ne faut pas oublier que Charles Munch, qui en fut le fondateur, aimait cette œuvre tout particulièrement, et que l’orchestre l’a enregistrée sous la direction de Serge Baudo.

Au départ, Bacchus et Ariane était une musique de ballet, écrite sur un argument d’Abel Hermant inspiré par l’épisode mythologique d’Ariane à Naxos et chorégraphiée par Serge Lifar. En raison de l’accueil très mitigé du public et de la critique lors de la création en 1931 à l’Opéra de Paris, cette œuvre n’est désormais plus donnée qu’au concert, et c’est d’ailleurs la deuxième suite, plus brillante que la première, qui est programmée le plus souvent.

Toutes les caractéristiques de l’écriture musicale de Roussel semblent s’être concentrées dans ces pages : fluidité proche de Debussy, harmonie entre la sensualité des couleurs et la clarté des lignes, énergie rythmique qui n’est pas sans rappeler Stravinsky et son Sacre du Printemps, sensualité, exultation sauvage du corps et joie « plastique » de la danse, jusqu’à l’Allegro brillante final, sorte de bacchanale effrénée où se mêlent des rythmes de marche et de valse.

Cette musique semble être faite sur mesure pour l’Orchestre de Paris, qui s’y plonge avec délices et pour son chef, dont l’énergie fulgurante et tonique rend pleinement compte de la force tellurique, parfois presque barbare, de cette œuvre.

Contemporain des Quatrième et Cinquième symphonies, ainsi que de la deuxième version de Fidelio – souvent intitulée Leonore – le Concerto pour piano et orchestre N° 4, considéré comme le plus achevé de tous ceux composés par Beethoven, occupe dans son œuvre une place à part. Ecrit en 1805-1806, il fut créé le 22 décembre 1808 à Vienne. Comme le Concerto n°5, le Concerto N°4 est une sorte de « symphonie concertante » où le piano joue le rôle « d’instrument principal ».

Tel un lettré chinois communiant avec la nature au sommet des « montagnes célestes », Lang Lang, qui n’a que vingt-deux ans, entre dans cette musique comme dans un temple. Ses qualités de « miniaturiste » peuvent passer parfois pour de la préciosité aux yeux de certains en raison de son jeu ramassé, subtil, serré, à la limite du baroque, tirant du piano des sons souvent un peu grêles, proches de ceux du pianoforte. Pourtant, Mozart enfant n’est pas loin, et aussi l’innocence et la fraîcheur qui vont de pair. Même si cette candeur fervente, proche de la naïveté, peut parfois irriter, il n’empêche que Lang Lang réussit à conserver à Beethoven sa dimension métaphysique sans pour autant se laisser aller au pathos dévastateur ou aux langueurs de diva chères à nombre de ses collègues. Son jeu raffiné et dépouillé s’intègre magnifiquement, et avec assurance et délicatesse, à la masse flamboyante de l’orchestre, sous le regard bienveillant et attentif de , qui on le sait, est un pianiste de grand talent. La connivence entre le soliste et le chef est totale, et le résultat, prodigieux, à la fois savant et naturel, comme allant de soi.

L’enthousiasme du public fut tel que Lang Lang donna deux bis, dont le célèbre Rêve d’amour de Listz et, chose plus rare, le jeune virtuose chinois fut également chaleureusement applaudi par l’orchestre.

Ce concert a été retransmis en direct par France Musiques.

Arte, lors de son émission Maestro du 13 juin prochain, diffusera le récital Schubert et Liszt donné en 2003 par Lang Lang au Carnegie Hall de New York.

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