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Pierre Jourdan dans Bizet : Noé ou le delirium tremens

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Compiègne, Théâtre Impérial. Le 17-X-2004. Jacques-Fromental Halévy et Georges Bizet : Noé, opéra en trois actes et quatre tableaux. Avec : Anne Sophie Schmidt (Saraï), Jean-Philippe Courtis (Noé), Philippe Do (Ituriel), Matthieu Lécroart (Cham), Karen Vourc’h (Ebba), Mathias Vidal (Sem), Céline Victores-Benavente (Japhet), Paul Médioni (Eliacin). Ensemble vocal Cori Spezzati (chef de chœur : Olivier Opdebeeck). Orchestre Français Albéric Magnard, direction musicale : Emmanuel Calaf. Mise en scène : Pierre Jourdan. Décors et costumes : Jean-Paul Capeyron. Chorégraphie : Jean-Hugues Tanto. Lumières : Thierry Alexandre.

bizet_meyer1-300x370Connaissez-vous Noé de Halévy complété par Bizet ? C’est normal. Ni le dictionnaire de la musique vocale, ni le Guide de l’opéra, ni le Kobbé, pas même le Kaminski n’en parlent ! On le trouve mentionné uniquement dans le Clément et Larousse de 1905. Noé, opéra initié dès 1860 par Halévy, fut laissé inachevé à la mort de celui-ci. Son gendre, Georges Bizet, entreprit de le terminer, il y travailla dans les années 1868-1869, fournissant lui-même la plus grosse partie du travail, mais, pris par d’autres projets, il finit par s’en désintéresser. Une troisième main anonyme entreprit de compléter les parties manquantes par divers emprunts à d’autres œuvres de Bizet, entre autres Djamileh et des mélodies. De cette genèse tourmentée est né un OLNI, objet lyrique non identifié, qui ne ressemble musicalement ni à du Halévy ni à du Bizet, louchant résolument vers le grand opéra, doté d’un livret foutraque qui va en se déglinguant au fur et à mesure de la progression de l’intrigue et dont il est rigoureusement impossible de résumer l’action. L’enfant difforme, terminé en 1885, dix ans après la mort de Georges Bizet, fut un peu joué en Allemagne en traduction et passa quasiment inaperçu. C’est donc une véritable création mondiale que nous propose le Théâtre Impérial de Compiègne, un vrai bonheur de découverte pour les fanatiques d’art lyrique.

Il est extrêmement difficile de juger d’une œuvre et de son interprétation en la découvrant pour la première fois. On peut cependant penser que si Bizet se désintéressa de l’ouvrage, c’est qu’il fût confronté à un livret boiteux et manquant de sens théâtral. Pourtant le sujet de Noé avait de quoi inspirer , auteur de La Juive (1835) et du Juif Errant (1852) et fils d’un poète hébraïque et savant talmudiste. Dans Noé, la Bible se trouve bien maltraitée, l’opéra sombrant dans le délire total avec un ange déchu passant sans raison apparente de la tendresse au sadisme, un enlèvement dans le désert et une bacchanale débridée. De plus, les scènes sont longues et statiques, le premier acte d’exposition paraît interminable. Peut-être que dans ces conditions Bizet n’a musicalement pas donné le meilleur de lui-même, principalement au niveau de l’orchestration assez pauvre, pas aidée en cela par la prestation d’un orchestre bien scolaire et particulièrement défectueux au niveau des cuivres, et un chœur placé dans la fosse tandis que des figurants jouent en play back, ce qui n’aide pas à entrer dans l’action.

Bien que l’opéra s’appelle Noé, le patriarche n’apparaît qu’au début et à la toute fin de l’action, interprété par un à la voix en lambeaux, au timbre désormais d’une grisaille uniforme. Seul lui reste la diction, parfaite, ce qui est particulièrement bienvenu s’agissant d’un opéra inconnu joué sans surtitres. L’opéra aurait dû s’appeler Saraï, car le rôle est écrasant, le personnage est presque toujours sur scène, et nécessite une vraie voix de grand opéra, une Cornélie Falcon, avec un ambitus large, de la puissance et de l’autorité. la voix d’Anne-Sophie Schmidt, si remarquable dans les demi-teintes des opéras de Francis Poulenc, ne correspond pas aux exigences d’un tel rôle. Elle remplit le contrat, chante toutes les notes, au prix de graves difficiles et d’aigus un peu criés et de moins en moins justes au fur et à mesure de l’avancement de la soirée, mais, bien qu’elle se donne sans s’économiser, elle n’a pas la robustesse et l’énergie qui auraient pu donner une autre physionomie à la représentation. La remarque est un peu identique concernant l’Ituriel de  : la tessiture réclamerait un ténor lyrique, celle d’un Edgardo ou d’un Werther, mais ses moyens sont pour l’instant ceux d’un ténor léger. Cependant le timbre est magnifique et on ne boude pas son plaisir, particulièrement dans un splendide duo d’amour.

, embarrassé toute la deuxième partie par un chat dans la gorge persistant, fait ce qu’il peut du rôle sacrifié à la fois vocalement et dramatiquement de Cham, et prend visiblement plaisir à incarner ce méchant finalement assez minable.

La grande révélation de la soirée fut sans conteste Karen Vourc’h, voix magnifiquement placée qui se déploie sans effort, dans le personnage de la fiancée du désert, Ebba. Son amoureux, Sem, alias , possède une très agréable voix, bien éduquée, pour le rôle le moins exigeant vocalement de la partition. Le dernier frère, Japhet, est chanté par la soprano , voix un peu nasale, à la Mady Mesplé. On aime ou on n’aime pas …

Mais cette excitante soirée de découverte ne serait rien sans la contribution jouissive de . Partant de l’excellent principe que la mise en scène d’une œuvre inconnue doit être lisible, il s’en tient, tout au moins pour les deux premiers actes, à une illustration du livret au pied de la lettre, avec à peine quelques touches d’actualisation, des derricks au loin derrière la tente de Noé dans le désert, les inévitables kalachnikovs des ravisseurs d’Ebba, quitte à verser dans le kitsch (les ailes emplumées de l’ange !). Ce kitsch devient plus qu’assumé, carrément revendiqué, dans le dernier acte, au moment où l’action dérape complètement. Nous assistons ainsi à une bacchanale de sous-préfecture, bien loin des démesures d’un , dans laquelle la cocaïne se boit au verre (ayant révisé mon David Mc Vicar, je peux certifier à M. Jourdan que ce n’est pas ainsi qu’elle s’administre !) sous les paroles véridiques de « donnez-moi cette extase, cette poudre nouvelle, encore inconnue des humains » !

Devant nos yeux ébahis, Noé débarque d’une sorte de navette spatiale (ai-je dit qu’Ituriel était habillé comme Bioman ?) puis nous assistons à des projections vidéo d’astéroïdes se fracassant les uns contre les autres et de trombes d’eau figurant le déluge. C’est Helzappopin à Compiègne, l’exaltation délirante d’une relecture au second, troisième ou quinzième degré d’un livret particulièrement foutraque, et c’est renversant. Pour cette soirée jubilatoire et pour toutes celles qui l’ont précédée dans le courageux Théâtre Impérial de Compiègne, nous souhaitons à de nous exhumer encore longtemps de ces joyaux méconnus qu’on n’a aucune chance d’entendre ailleurs, même dans une distribution, comme c’était le cas cette fois-ci, un peu bancale.

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Compiègne, Théâtre Impérial. Le 17-X-2004. Jacques-Fromental Halévy et Georges Bizet : Noé, opéra en trois actes et quatre tableaux. Avec : Anne Sophie Schmidt (Saraï), Jean-Philippe Courtis (Noé), Philippe Do (Ituriel), Matthieu Lécroart (Cham), Karen Vourc’h (Ebba), Mathias Vidal (Sem), Céline Victores-Benavente (Japhet), Paul Médioni (Eliacin). Ensemble vocal Cori Spezzati (chef de chœur : Olivier Opdebeeck). Orchestre Français Albéric Magnard, direction musicale : Emmanuel Calaf. Mise en scène : Pierre Jourdan. Décors et costumes : Jean-Paul Capeyron. Chorégraphie : Jean-Hugues Tanto. Lumières : Thierry Alexandre.

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