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Convive de pierre et baguette de plomb

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 30-I-2005. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, opéra en 2 actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman. Décors et costumes : Emmanuel Peduzzi. Avec : Ludovic Tézier, Don Giovanni ; Alexandrina Pendatchanska, Donna Anna ; Roxana Briban, Donna Elvira ; Richard Bernstein, Leporello ; Karine Deshayes, Zerlina ; Giuseppe Filianoti, Don Ottavio ; Nicolas Testé, Masetto ; Gudjon Oskarsson, Le Commandeur. Orchestre et chœurs du Théâtre du Capitole, direction : Daniel Klajner.

Don Giovanni

© Patrice Nin

Ce Don Giovanni promettait beaucoup, à la fois par la présence de dans le rôle-titre, et par la mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman, venue du théâtre -son Britannicus la saison dernière à la Comédie-Française avait visiblement été apprécié. On pouvait ainsi espérer tout à la fois une relecture passionnante du mythe et de l’opéra, et une prise de rôle majeure par l’un des meilleurs barytons français actuels.

Par optimisme indécrottable, on peut dire que, sur les deux plans, l’attente a été à moitié comblée. La mise en scène, d’abord, n’offre somme toute rien de bien nouveau, mais rien de choquant non plus. Pas de lecture spectaculaire, pas de creusement du texte et d’interrogation métaphysique ; un spectacle tout à fait traditionnel en fait, où seuls quelques costumes modernes au milieu des robes à traînes et des jabots en dentelles apportait une touche de contemporanéité bon chic bon genre. Tout cela n’est pas désagréable mais passif et parfois même presque apathique, dans une étrange scène de la mort du Commandeur où Don Giovanni à l’air tout surpris de ce qui lui arrive, comme dans les finales sans vrai mouvement. Les décors d’Emmanuel Peduzzi, très bien éclairés par Jean Kalman, sont simples mais fort beaux : une forêt modulable, au troncs qui s’écartent pour laisser place à l’action, puis qui s’envolent et semblent suspendus en l’air ; idée curieuse en soi, mais étonnante et réussie. En arrière-plan, un bel effet de projection montre un ciel tourmenté et changeant, passant du jour à la nuit au fil de l’action. Cependant, ce dépouillement offre peu de prise au jeu des chanteurs qui paraissent parfois un peu démunis face à tant de vide. Une petite déception, par rapport à ce qui avait été annoncé d’un spectacle qu’on attendait autrement novateur.

Et … Le baryton chante toujours aussi magnifiquement, et l’on sent ici quelques efforts pour jouer, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas. Mais, voilà, l’effort et l’application ne sont pas spécialement deux qualités que l’on attend d’un Don Giovanni : impassible, sérieux, semble étranger au rôle du « grand seigneur méchant homme ». À tel point que cette inexpressivité déteint sur un chant certes toujours contrôlé, au timbre somptueux, mais jamais aussi passionné qu’on pourrait l’attendre, et sa sérénade montre plus l’art prémédité du chanteur et le souci de la conduite du souffle que la volonté de séduire. Une leçon de beau chant sans doute, mais avec un peu moins de maîtrise et plus d’emportements son interprétation aurait été plus magistrale encore ; telle quelle, elle reste plus intéressante que réellement captivante.

D’autant qu’à ses côtés, en Leporello sémillant et cauteleux à souhait lui vole la vedette et brûle les planches. La voix est puissante, tranchante, avec le métal et l’insolence qui manquent parfois au maître, même si quelques effets un peu outrés auraient sans doute pu être évités. Mais l’acteur possède une présence naturelle si évidente qu’elle fait oublier ces réserves. Le plaisir manifeste qu’il prend à jouer l’identifie totalement à l’attraction irrésistible qu’éprouve Leporello à suivre les mauvaises actions de son maître. Revers de la médaille, ce Leporello pétillant et charismatique, fringant et séduisant en diable, n’en fait paraître son maître que plus terne…

Nettement un cran en-dessous, séduit d’abord par la qualité de son timbre clair, mais les airs le montrent peu à l’aise sur la durée, avec une émission forcée et une vocalisation peu agile. Le Masetto de offre un chant solide mais générique et une personnalité dramatique un peu effacée, tandis qu’on se demande comment le Commandeur de Gudjon Oskarsson peut espérer faire peur à un Leporello aussi plein d’énergie, mais il fait très bien la statue.

Le trio féminin offre de fortes individualités avec, au sommet, l’Elvira brûlante de . La jeune soprano roumaine a commencé sa carrière internationale depuis peu, prenons le pari qu’on n’a pas fini d’entendre parler d’elle. Après les grandes Elvire du passé, on peu certes imaginer timbre plus idiomatique, la chanteuse serait sans doute plus à sa place dans les Violetta, Desdemona et Aida -entre autres- qu’elle chante également, mais la sincérité de son chant, la force dramatique qu’elle dégage sont enthousiasmantes… et puis elle est si belle ! Son entrée (« Ah chi mi dice mai ») surprend d’abord par un dramatisme forcené qui la conduit à poitriner quelques sons et à des inflexions plus verdiennes que mozartiennes, puis le personnage qu’elle construit peu à peu, amoureuse folle de chagrin, douloureuse et passionnée, prend une dimension tragique palpitante. Le « Mi tradí » était sans doute l’un de sommets de la représentation ; elle y apporte, avec un chant plus tenu, ce frisson dramatique, cette présence, qui manquent au reste du spectacle.

La Donna Anna d’ est également très présente scéniquement, impérieuse -on plaint presque son fade fiancé-, mais la voix, souvent tendue, est nettement moins intègre jusqu’à des aigus piano bien scabreux dans « Non mi dir ». La force du personnage, crédible et vivant, ne compense pas totalement le manque d’agrément vocal -et le rôle a été marqué par tant de grandes chanteuses…

Sur le plan stylistique, est sans doute la plus purement mozartienne des trois. Le timbre est beau, à la fois clair et chaleureux, le style châtié ne se permet aucun excès, seule sans doute elle approche de la perfection du chant de Ludovic Tézier et leur duo « Là ci darem la mano » était une merveille de rigueur et de pureté vocale. Mais le personnage, attachant, reste plus maternel que vraiment espiègle et « Vedrai carino » ne montrait aucune vis comica. Mais il faut dire qu’il lui fallait déjà beaucoup de courage pour ne pas s’endormir, dans cet air, face au tempo imposé par le chef…

Car il faut bien parler de la direction d’orchestre et, là, les choses se gâtent très sérieusement… On ne comprend pas comment un chef jeune, doté semble-t-il d’une technique correcte, peut ainsi s’enliser dans la répétition des pires clichés d’une « tradition » totalement périmée aujourd’hui. Bien sûr, on ne demande pas à tous les chefs abordant Don Giovanni d’être des Harnoncourt, Norrington ou Gardiner, mais, tout de même, comment supporter une battue aussi somnolente, aussi terne et dénuée d’énergie, dans une œuvre pareille ? On a en effet l’impression désastreuse de n’entendre qu’un tempo unique du début à la fin, toujours trop lent, sans assise rythmique vraiment nette et affirmée, parfois semé de quelques coquetteries inconséquentes comme ces ralentis systématiques sur les vocalises. À croire que le chef a lu comme seule indication en tête de partition : Moderato assai, sostenueto e legato sempre. Privés de toute mobilité expressive, de toute progression dramatique, les finales s’enlisent dans cette battue rigide et inerte. Le plus triste, ou le plus drôle si on le supporte, est d’entendre les malheureux chanteurs essayer vainement de dynamiser un peu les tempos, comme Leporello qui presse souvent, à tel point qu’ils donnent tous l’impression de chanter contre l’orchestre, et souvent en total décalage avec cette baguette de plomb.

Après l’énergie, la vitalité et la précision de Claus Peter Flor qui retenait, lui, les meilleurs préceptes interprétatifs de la « révolution » baroque dans Die Zauberflöte, Le Nozze ou plus récemment le Requiem, il est vraiment difficile d’écouter dans un opéra aussi magistral une direction aussi insignifiante ; et l’on ne peut qu’imaginer, hélas!, ce qu’aurait donné le même plateau à la fois dynamisé et canalisé par sa direction autrement pertinente.

Crédits phoptographiques : © Patrice Nin

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 30-I-2005. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, opéra en 2 actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman. Décors et costumes : Emmanuel Peduzzi. Avec : Ludovic Tézier, Don Giovanni ; Alexandrina Pendatchanska, Donna Anna ; Roxana Briban, Donna Elvira ; Richard Bernstein, Leporello ; Karine Deshayes, Zerlina ; Giuseppe Filianoti, Don Ottavio ; Nicolas Testé, Masetto ; Gudjon Oskarsson, Le Commandeur. Orchestre et chœurs du Théâtre du Capitole, direction : Daniel Klajner.

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