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La Chambre Philharmonique : Le Soleil a rendez-vous avec la lune

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Dijon. Auditorium le 03-II-2005. Bruno Mantovani (né 1974) : Le Cycle des Gris (création mondiale). Wolfgang Amadéus Mozart (1756-1791) : Airs de Concert Chi sa, chi sa K 582 ; A Questo seno K 374 ; Vado, ma dove K 583 ; Alma grande e nobil core K 578. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°4 en si bémol majeur opus 60. Véronique Gens, soprano. Orchestre La Chambre Philharmonique, direction : Emmanuel Krivine.

Un an après le premier concert public de (Folles Journées de Nantes, en Janvier 2004), Dijon accueille, avec curiosité et plaisir anticipé, cet ensemble à la réputation déjà flatteuse et qui entame ici une tournée qui doit le conduire à Saint-Quentin, Paris (T. C. E. ), Metz, Grenoble … L’orchestre rassemble une quarantaine de musiciens issus de différentes formations françaises (et, plus généralement européennes), jouant des instruments d’époque (ou copies), « préparés, réglés et accordés suivant les techniques et traditions des périodes se rapportant aux œuvres interprétées. » C’est donc , choisi par les musiciens, qui assure la direction de La Chambre et qui entend lui donner vocation d’interprète tant classique que romantique ou contemporain. Dans une interview accordée à l’Express en décembre 1998, le maestro Krivine, usant d’une jolie métaphore, déclarait la chose suivante : « L’orchestre est, selon moi, une représentation du cosmos ; le chef, c’est le soleil ; à l’opposé, le timbalier, c’est la lune. Le rôle du chef est de féconder l’orchestre comme le soleil féconde une fleur. »

A l’écoute de la première œuvre au programme : Le Cycle des Gris, de B. Mantovani, on peut considérer que rendez-vous a bien été pris entre les deux protagonistes astraux …et qu’il n’a pas été manqué. (avec l’efficace et loyale collaboration de l’ensemble du « système solaire »). Dès les premières mesures, le timbalier (en l’occurrence, timbalière à la blondeur…ensoleillée) fait preuve d’une remarquable présence qui ne se démentira pas tout au long de la pièce. Le compositeur (présent au concert) dit avoir mis ici, au centre de ses préoccupations, la notion de continuité, dans une forme cyclique, non pas, dit-il « dans le sens que César Franck a donné à ce mot, mais plutôt en essayant d’élaborer un discours linéaire donnant un sentiment de perpétuelle transition. »

Concrètement, le discours est balisé d’» événements » assurant les transitions dans la coloration sonore, par l’intensité comme par l’ambitus, chaque pupitre participant de cette alchimie : rythmes, timbres, dynamique dans une perpétuelle mouvance et diversité : notes tenues des bois ou des cuivres, scansions des cordes, percussions en rafales… ; tout concourt à dispenser une poésie que chaque auditeur, selon sa sensibilité peut traduire en images (pourquoi pas?) : ciel, nuages, route, mer…ou plus abstraites, relevant de la gamme des sentiments. L’œuvre, conduite de mains de maître – c’est bien le mot – se termine dans un climat apaisé, serein : le gris sourit …

Dans l’air dit « de concert », Mozart, abandonnant la langue du lied pour retrouver celle du théâtre, puise dans des livrets d’opéra les plus divers. Parfois précédés d’un récitatif, ces airs de concert, quasi fragments d’opéras, évoquent une situation dramatique, un état psychologique et traduisent souvent élans ou atermoiements du cœur. Le soin apporté par le musicien à ces attachantes compositions témoigne de l’importance qu’il leur accordait. Ainsi écrivait-il à son père : « J’aime qu’un air soit exactement adapté aux moyens de celui qui le chante, comme un habit bien fait. » Le moins que l’on puisse dire ici, c’est que les moyens sont à la hauteur de l’habit : orchestre aux timbres somptueux, raffinés, et que la direction légère, précise, nerveuse du maestro maintient en phase permanente avec la voix ; et quelle voix! Luminosité, pureté et chaleur du timbre, phrasé de grande souplesse, justesse irréprochable : Véronique Gens, en mozartienne accomplie « rayonne » littéralement dans ce répertoire et s’assure un franc succès. Devant l’enthousiasme insistant (comme de juste) du public, nous aurons droit, en bis, à la reprise de A questo seno … Et tant pis pour ceux qui espéraient peut-être quelque chose comme un « tube » du genre Ridente la calma. Là encore, il nous faut citer E. Krivine : « Dans cette messe profane qu’est un concert, le public n’est que le juge de son plaisir. »

La « Quatrième » de Beethoven, qu’on considère souvent comme en souffrance entre deux stars du box-office beethovénien, mérite cependant plus distinguée considération. Chère à Schumann, qui voyait dans cette poésie souriante des réminiscences du Falstaff de Shakespeare, elle tient une place à part dans l’œuvre de Ludwig van. L’introduction lente, mystérieuse (un peu à la Dukas de L’Apprenti Sorcier), sur des tenues des vents (bois et cors) puis accords et arpèges en pizz des cordes, libère avec éclat dès l’Allegro vivace les quelques esprits rôdeurs (?) ainsi générés. Scherzo et Finale permettent, au passage et particulièrement, de constater la belle homogénéité de cet ensemble, lequel fait montre d’un réel plaisir de jouer. Le Finale, d’une rare vivacité pour ce mouvement et d’une parfaite transparence, met en évidence le jeu finement ciselé des cordes et l’articulation exemplaire d’un phrasé de rêve. Le monde musical tient là une Chambre…forte. Le mélomane habitué aux effectifs symphoniques sensiblement plus conséquents, et donc à des intensités – une dynamique – d’un autre niveau, aura cependant rarement eu l’occasion d’entendre cette Quatrième jouée avec autant de clarté, de finesse, de subtilités.

Si « le soleil » a « fécondé une fleur », gageons que dans l’esprit et le cœur du public de ce concert, et contrairement à ce qu’il advient de la rose de Ronsard, l’éclat de celle-ci n’est pas près de ternir …

Crédit photographique : © DR

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Dijon. Auditorium le 03-II-2005. Bruno Mantovani (né 1974) : Le Cycle des Gris (création mondiale). Wolfgang Amadéus Mozart (1756-1791) : Airs de Concert Chi sa, chi sa K 582 ; A Questo seno K 374 ; Vado, ma dove K 583 ; Alma grande e nobil core K 578. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°4 en si bémol majeur opus 60. Véronique Gens, soprano. Orchestre La Chambre Philharmonique, direction : Emmanuel Krivine.

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